Zelsa

    

LE TRIPTYQUE

   Donnant les pleins pouvoirs aux embardées de ses jambes pour qu'elles l'arrachent à l'atmosphère réconfortante de la cuisine du Bateau-Aquarium il descendit dans la grande cale traversa ce pandémonium des léviathans qui l'avaient mioche bourré d'effroi et s’avança vers le renfoncement où Zelsa l'avait mené un jour ensoleillé de sa cinquième année sans crier gare elle lui avait saisi les menottes pour y couler le manche d'une cuillère en bois puis un pinceau en poil de blaireau et prenant elle-même un jeu de brosses des sachets de pigments et un gros bidon de liant aux reflets diaprés elle l'avait amené dans cette alcôve où la surface d'un triptyque de murs immaculés jetait une clarté exquise qui était aux limbes de ce royaume de ténèbres tellement inattendue que son souffle en était resté muet et là Zelsa l'initia aux secrets des dosages et des mariages elle lui apprit à la seconder dans tous ses gestes quand ils tournaient à l'unisson dans ces laits nacrés ces semences opalescentes ces fluides lavande et saumon ces verts profonds et toutes les variétés déclinées sur l'ensemble des saturations et des luminances des couleurs fondamentales et dérivées si bien qu'à la fin de la première journée les récipients jonchant le sol en bouquets denses composaient dans la froide géhenne de la grande cale un massif floral exubérant qui l’apaisa le second jour elle le leva à l'aube et ils s'installèrent sur le pont d’où ils détaillèrent la structure des nuages effleurèrent le contour des vagues distillèrent dans leur nez le parfum de la mer et accueillant la polyphonie des cris des mouettes comme un répons liturgique ils reportèrent leur regard vers la terre ferme explorant ses sillons et la mousse indistincte de ses forêts ils gobèrent par tous leurs sens l'intimité du ménage à trois de la mer de la terre et du ciel et lorsqu'ils descendirent dans la cale dans un état proche de l'exaltation leurs brosses étendirent de larges nappes de couleur qui donnèrent une âme aux deux premiers murs puis guidant patiemment ses doigts elle l'invita à caresser flatter par petites touches les bleus ébaucher les ondulations des aigues-marines faire perler les blancs et presser masser les jaunes des bords répandre les bruns et palper les reliefs en un ballet d'attouchements incessants toute la journée et les suivantes jusqu'à la fin de la semaine ils développèrent sur le pan de gauche le ciel et la mer tandis que sur le pan central ils établirent la terre et la forêt luxuriante et puis une plage qui aimanta ses yeux mais au moment où il s'apprêtait à ce que Zelsa anime avec lui le troisième pan afin de compléter le triptyque et qu'il se préparait à devenir l'instrument de la création de quelque paysage insoupçonné elle l'en détourna gentiment reportant son regard novice sur le premier tableau il s'était ébahi des prouesses de Zelsa qui modulait ses touches avec la délicatesse aérienne d'un chant et fit apparaître la coque orange d'un vaisseau enfoncé dans l'éminence écumante des vagues le bâtiment donnant l'illusion d'un léger tangage s'était mis en panne non loin de la côte et tout un équipage émergea des effleurements du pinceau en agencements menus de taches chromatiques les marins semblaient suivre la progression d'une barque et d'un rameur qui gagnaient la côte sous le soleil de midi et dans la barque les frémissements des poils de blaireau déposèrent deux ou trois cages grillagées qui indiquaient que le rameur destinait l'après-midi à quelque chasse on pouvait voir tout au bout de la perspective la barque peinte à nouveau mais cette fois accostée nichée dans le sable tandis que les coups de pinceau fusionnaient le corps de l'homme et les colorations glauques du feuillage l'absorbant rendant probant le mouvement de l'enfoncement dans la forêt tropicale enfin Zelsa avait glissé vers le milieu du triptyque où elle barbouilla le brun de la terre descendit sa petite brosse sur la plage au premier plan et dans l'énorme charivari des couleurs du coucher du soleil tout à côté du corps du rameur à l'avant habillé de l'uniforme maintenant reconnaissable de capitaine de vaisseau elle fit éclore entre les franges du crépuscule la morphologie parfaitement détourée d'une négresse si belle que les pinceaux en restèrent suspendus hésitant à revenir la toucher craignant de l'altérer Zelsa était remontée sur le pont le laissant là abasourdi nourrissant ses neurones des émotions qui exsudaient du triptyque cherchant à comprendre ce que l'apparence si exacte de la canopée dissimulait à l'innocence de son enfance et qu'il devait apprendre plus tard donc que le capitaine avait plongé dans les profondeurs moites de la forêt et alors qu’il croyait trouver l’objet de sa chasse une jeune femme noire était passée devant lui telle un souffle qui l'avait emporté à sa suite entre les paquets de végétation comme si les pas de la négresse étaient plus décisifs qu’un chant nuptial quand il la rejoignit sur la plage il l'empoigna à bras le corps et lèvres la bouche leurs chairs dégringolèrent emplirent une pirogue qui peut-être était la propriété de la négresse d'éloquentes gesticulations indiquaient que la route de la demoiselle était au nord quand ses yeux disaient je te suivrai là où les coups de rames du capitaine les conduisirent au sud vers le bateau au mouillage et la lumière blême ruisselant du pan virginal du triptyque en un voile étiré ne lui avait pas conté non plus ce qui était arrivé cette nuit-là lorsque le quartier-maître avait pris son poste aux étoiles car dessous le pont dans la chambre du maître des lieux les prunelles de la belle brillaient déjà ferventes pendant que l’homme s’arrachait de ses vêtements elle le zoomait de la tête aux pieds comme si les digues de la passion avaient rompu avant qu’avec leurs bras ventres cuisses et mollets ils écrivent les signes de la Création sur la couche la cambrure de l'homme dessinait la houle et dans ses veines coulait un lait d’extase au-dessus de lui ses seins à elle battaient le ressac ses fesses clapotaient et ...MMMHHH...OOH... AHAHHH... elle épelait sa félicité une fois que le lit tanguant grinça sans retenue ensemble ils reprirent son chant montant s'enchevêtrant et quand leur peau ne fut plus que braises l'espèce de rage galvanisant leur chair précipita les fulgurations et les débordements de leurs sens jusqu'à ce que tous deux s'amollissent laissant d'abord s'écouler le temps elle regarda les festons de lumière flammècher le torse du capitaine et sur lui une médaille où elle vit le signe Z affublé d'un point alors s'armant d'un fin coutelas qui traînait sur la table de chevet elle effaça le point et grava posément par dessus un ‘E’ puis un ‘L’ et un ‘S’ et conclut par un ‘A’