C'est un deux-pièces avec l'une bleue et l'autre rouge se tenant côte à côte par une mince paroi trouée d'un passage étroit les murs grimacent de lézardes là où le papier peint est tombé arraché roulé avec ses gros iris qui font des bouquets loqueteux près de la porte au-delà des voiles blêmes de ses rideaux la chambre bleue laisse voir les reflets du ciel caresser la mer et ici lorsque le regard accoste au port il peut parfois surprendre celui-ci jouant son meilleur rôle un bateau rentre des îles et les femmes depuis les quais caillouteux goudronneux jettent à la mer leur joie exaspérée cela fait des galets sonores qui volent au-dessus des vagues jusqu'au navire où les hommes les rattrapent au vol les portent à leur bouche et renvoient pour toute réponse un souffle de rut qui soulève leurs jupes à côté de la chambre bleue la cuisine rouge s'ouvre d'une fenêtre à croisillons sur le grondement de l'impasse ces voix isolées qui se parlent à elles-mêmes et aussi entre elles et qui en se rassemblant grossissent un tapage coulant comme un fleuve l’impasse est peuplée de bistrots qu'anime jusqu'au petit matin un vin du coin mais indifférents à la vie du port et à la joie des ruelles les volumes dressés qui habitent les étagères de la chambre bleue bâtissent une vénérable bibliothèque les livres sont là vêtus des meilleurs cuirs parés de titres à l'or fin ou aussi bien malingres avec pour toute couverture un méchant carton habillé d'une toile grossière piquée de moisissures en points noirâtres ou maculée de taches bistre et quelques-uns sont ouverts sur le lit et sur la table et encore sur le petit guéridon ils offrent leurs pages molles au regard las du capitaine Z. c'est-à-dire à ses yeux dérivant douloureusement le long des lignes ressassant jusqu'à ne plus pouvoir les voir ces mêmes phrases oui «les femmes et les enfants d'abord» et «le capitaine quitte le navire en dernier» et encore «nul ne peut enfreindre ces lois» et puis merde peuplant les parages de son corps dans une intimité lourde les recueils les manuscrits les ouvrages imprimés qu'ils viennent des bibliothèques les plus fameuses ou d'un étal de solderie en dépôt de bilan qu'ils soient exotiques ou indigènes les mots changent bien entendu et parfois même la syntaxe se joue des règles et se prend à laisser planer quelque ambiguïté aux confins du sens mais il n'y a chez aucun d'eux la moindre complaisance pour cette impuissance que lui Z. capitaine au long cours avait laissée le posséder tandis qu'il s'en était remis complètement à son regard contemplant son vaisseau l'Ile du Diable s'abîmer sans chercher à en reprendre le commandement fût-ce dans les abysses de l'océan et cette invraisemblable transgression des Codes lui fermait pensait-il les étendues des mers comme des océans sans distinction d'eau ou de nom ce nom justement que sa médaille portait à son cou comme un outrage quand à l'exception des mains d'ébène de la négresse aucun écrit et d'ailleurs aussi aucun geste ou murmure n'avait osé aller au-delà du point de Z. ce nom de Zelsa sonnait à ses oreilles comme un travestissement de son identité que l'ivoire au bout des dents de son peigne lui faisait parfois malignement endosser en dessinant des ondulations féminines lorsqu'il se regardait dans la glace avant de sortir et quand il descendait l'escalier qui liait la cuisine rouge à l'impasse ses hanches avaient aussi quelquefois une hésitation un balancement furtif ainsi en marchant de la sorte incertain se faufilant longeant les façades promenant son ombre traversant les rues à la dérobée Z. progressait jusqu'au grand abattoir des vaches jusqu'à cet édifice imposant où ses yeux rencontraient leurs formes lourdes solides et leurs regards larges déjà ouverts en amande sur l'au-delà c'étaient des monuments et une double rangée de tapis roulants les portait majestueuses c'étaient des divinités et tout autour des hommes vêtus pour la célébration se pressaient elles passaient paisibles dans ces pâturages de bruit leurs corps de reines débarqués extraits sans ménagement de camions puants comme ceux de vulgaires pétasses trônaient et donnaient à cet endroit de mort des allures de temple et lui trimbalait ses oreilles parmi leurs meuglements sans qu'il soit possible de déterminer si c'était la voix de l'une qui l'avait séduit ou qu'au contraire c'était cette grande belle bovine elle-même qui l'avait élu en tout cas à un moment son bras s’avançait crânement il signait de son paraphe le pis rebondi ensuite se redressant marchant d'un pas franc il allait déclarer cette union devant l'homme en habit blanc orné de sang qui s'était fait la gueule d'un prêtre sacrificateur et qui recevait l'argent coulant des mains du capitaine vers les siennes en remerciant obséquieusement et Z. tournant le dos refaisait le chemin en sens inverse rentrait dans son deux-pièces tandis qu’à l'abattoir déjà la bête était achevée les doigts agrippant la viande le couteau découpant et les bras tirant la chair l'ouvraient commençant la préparation de la glande lactifère elle serait rincée lavée au miel gonflée exaltée farcie de toute part de plante et viande femelle et puis à l'aube sous le ciel rose alors que l'humidité froide se condensait scintillait sur ses avant-bras penché immobile profitant de la mort des ténèbres à sa fenêtre surplombant l'impasse désertée Z. voyait tout d'un coup les deux porteurs la tête sommée d'un haut-de-forme classieux s'avancer sourcils laqués froncés dans l'importance de leur charge ils tenaient un plateau sur lequel reposait le trésor leurs mains fermées serrant les poignées de laiton à tête de lion ils progressaient parcouraient la rue jusqu'au seuil de la porte et marquant une pause arrangeant le reliquaire comme pour souligner la noblesse de son contenu ils le hissaient franchissaient sans hâte les marches de l'escalier et s'introduisant chez Z. ils déposaient la coupole de cristal sous elle les trayons renversés entourés de brocarts de pâte finement brochés à la crème se dressaient fiers pareils aux clochers d'une cathédrale dominant depuis le centre de la table toute la cuisine rouge et aussi ce corps dont une voix s'échappe et cette voix elle-même sent l'urgence venant impérieuse de l'estomac sonne comme un ventre creux elle est un cri de surprise ou de plaisir ou encore un cri de combat avant cette bataille que les dents doivent livrer à la splendeur énorme qui fait couler un sifflement admiratif entre les lèvres entrebâillées au bas du premier trayon doré craquelé sortant du drap de caramel ondulant enveloppant la mamelle le terrain est miné d'une multitude de grains d'un poivre odorant violent de sorte qu'en passant à table le nez piqué dilate ses narines ouvre les conduits où s'engouffre la meute hurlante des odeurs débauchées de la doudoune mirobolante et Z. cessant de brider sa musculature lâche ses gestes qui emportent fourchette et couteau d'un même élan tumultueux pénétrant tranchant jusqu'au coeur de la farce la fourchette revient seule et dépose son butin sur l'autel de sa langue en ouverture du ballet de la mâchoire qui se lève s'avance se rétracte s'abaisse selon l'humeur des masséters ptérygoïdiens mylohyoïdiens géniohyoïdiens la mousse qui naît dans la bave envahit la bouche et lance des armées de corsaires enzymatiques à l'assaut de la cargaison dès son débarquement sur la langue au grand effroi des dents pourtant accoutumées à ce genre d’action les enzymes coupent fendent et recoupent en haut et en bas et de gauche et de droite rompant les liens qui maintenaient dans leur beauté les sucres dorés enduisant parant la chair des trayons que Z. bouffait tout au long de ce Niagara de jours semblables passés à patienter mariner sous les ailettes du ventilateur brassant la soupe épaisse de l'air fécondé par les volutes de fumée se pressant à ses lèvres brûlant ses journées déclinées en mornes épopées de minutes fades rythmées par le balancement de sa tête au-dessus des codes contes et manuels de marine allongeant leurs mots en sentences impitoyables écrasant ce qui lui restait de dignité les rayons de lumière trouant les persiennes le cinglaient le balafraient et ruisselant de sa tête à ses pieds éclaboussaient avec son image le miroir où son corps se mire de l'aube à la tombée de la nuit se découvre toujours plus distinctement la proie de drogues inconnues la victime de la vindicte de la mer ou seulement le fruit corrompu de son régime alimentaire car depuis que des mains noires l'avaient nourri depuis que le feu des piments avait réveillé en lui d'insoupçonnables braises et que la rage des vagues déroulant leur linceul azuré avait noyé sa volonté d'y résister et que des pis chefs-d'oeuvre d'une féminité colossale étaient son ordinaire il y avait pour faire oublier ce qui fut l'impeccable falaise de son torse la mollesse souple de deux protubérances l'invitant à les recouvrir de dentelles et cette évidence lui avait un instant coupé l'appétit un instant seulement car il s'était remis promptement à mâcher le roploplo emportés par l'œsophage les restes des trayons ballottés en son sein se demandent s'ils franchiront ou non la porte du pylore quelques-uns l'ont dépassée défigurés par l'atmosphère corrodante de l'endroit et leurs mines ne sont plus belles à voir depuis qu'ils sont entrés dans ce long couloir coulant en circonvolutions partout de minuscules échappatoires les attirent mais ces sorties latérales sont sévèrement gardées et seuls certains passent alors que de la paroi déboulent des hordes sauvages tailladant dans la foule pourtant il y en a qui réussissent à franchir les portes ils suivent le labyrinthe des canaux de son sang certains sont massacrés à l'instant le capitaine se sent de partout salle de torture mais d'autres continuent leur dérive jusqu'au foie qui élabore leur transformation lipidique cela nappe ses muscles d'une douceur qui fond ses traits virils et ainsi habillé de délicatesse du sommet de son front au fondement de son cul il se sent plus à l'aise lorsque perçant la clarté vaporeuse nourrie de la combustion de sa cigarette par sa chemise entrouverte le regard de l'enfant se nourrit à ses seins