Zelsa

    

LE PENSIONNAT

   Ici un parterre de fleurs au parfum âcre dessine un enfant plat raide avec un livre sous le bras un compas dans la main et encore d'autres détails qui font de l’ensemble un écu armorial venant d'une carrière proche les pierres sombres striées s'empilant par milliers forment une bâtisse extravagante en U deux ailes larges massives s'annexent à un corps d'aigle dont la tête haute porte deux fenêtres rondes bombées au-dessus d'un perron pointu tel un bec entre les ailes un chemin surélevé pavé de grandes dalles ténébreuses traverse une cour comme un lac de gravier c'est à l'aube que la voiture s'était arrêtée ses pneus crissant au bas du perron et gardant encore ses yeux clos feignant d'être la proie d'un sommeil intransigeant il avait senti que Zelsa sortait de l'automobile il l'avait entendue s'éloigner tandis qu'il restait blotti sur la banquette arrière au bout d'un moment la voix de Zelsa modulant l'air d'alentour fit avec celle d'une autre personne un bruit croissant qui se dirigeait vers lui ne sachant trop si le corps qu'il présentait ainsi entortillé avait l'allure dissuasive de celui du hérisson ou représentait au contraire dans son abandon une invitation à le prendre et le soulever les voix restaient proches au dehors sans avancer ni reculer déroulant leurs mots sur place comme indécises quand la portière s'ouvrit enfin ce fut pour lui une délivrance il se sentit délicatement happé enveloppé chaleureusement deux mains que sa peau ne reconnaissait pas à travers ses vêtements et par endroits en contact direct avec son épiderme deux mains étrangères l'avaient roulé dans une couverture il garda les yeux fermés pendant que Zelsa passait ses doigts dans ses cheveux lui disant un au revoir furtif pour ne pas le réveiller il se laissa porter et sans trop s'en rendre compte se retrouva couché dans un lit court métallique laqué blanc la fatigue qui lui avait fait ce corps abruti le livra au sommeil et c'est à peine plus tard le matin qu'il ouvrit ses yeux gonflés sur les regards bruns bleus verts plongés dans le sien noyé dans leur vacarme ils crient fort un nouveau z'avez vu le nouveau ils ont tous des chemises longues rayées qui leur donnent un air de bagnards un gros bouffi boutonneux se dresse de sa bouche coule moi c'est Serge toi c'est comment il a entendu mais laisse le temps s'étirer et comme à regret il articule c'est quoi ici le gros s’exclame dites les gars il ne connaît rien le nouveau sait même pas où il est son regard balayant la pièce s'empoussiérant de leurs faces grises compte machinalement il y en a douze dont le grand Georges penché vers lui avec ses cheveux drus qui coiffent ses sourcils denses et lui font une barre croulant sur son nez il lui dit bonasse magne-toi tu dois faire ton lit ses mains copient celles de Georges elles tendent le drap plient la couverture tirent pour aplanir les plis puis tous ils sortent et avancent dans le couloir où donnent d'autres chambrées d'où arrivent d’autres corps de garçons ce sont des bouillons qui grossissent la rivière ici aux sanitaires il y a foule ça gueule à tout crin les corps se poussent il doit attendre son tour à l'évier cette vasque blanche et bistre qui tient de l’abreuvoir il s'y débarbouille et se sèche frotte sur sa peau la serviette de bain rugueuse que Bouboule un petit rondouillard marrant veut bien lui prêter en le priant de ne pas l'abîmer de retour dans la chambrée il enfile ses vêtements et suit les autres jusqu’au réfectoire il n'a jamais vu tant de tables aussi loin qu’on regarde c'est vaste beaucoup plus que la grande cale du Bateau-Aquarium il y a autour de chacune dix enfants de tous âges adipeux osseux merveilleux disgracieux qui partagent avec lui pense-t-il qu'ils n'ont pas de mère ou qu'elle aussi s'est dérobée à leur amour une nuit de chambardement sans concession les a largués ici dans une aube grise entre les tablées se glissent de vieilles dames en robes longues noires elles progressent processionnellement portant le café et le chocolat chaud et c'est comme si le poids du liquide tirait leurs corps vers le sol lorsque l'une dépose la cafetière et la cruche sur la table il croit qu'elle a trébuché laissé tomber son fardeau il veut l'aider à se relever elle est déjà repartie la cafetière et la cruche oscillent encore un peu puis s'arrêtent droites leur fond mouillé fait des bulles alors il étend la main et déroule ses phalanges elles se referment tirent le pain mais sur son bras les doigts de son voisin se sont posés ils lui pincent le derme et dessous le gras les nerfs les muscles qui renoncent à la tranche de pain Jean lui souffle qu'il faut attendre oui mais quoi sa question se perd dans le bourdonnement qui meurt progressivement du centre de la salle vers les bords les vieilles se sont mises au garde-à-vous et d’ultimes paroles prononcées par l'un ou l'autre ont fondu dans le silence quand soudain le coude de Jean s'avance le heurte l'olécrane se taille une place dans sa cage thoracique c'est la mère sup qu’il lui souffle il a mal mais avale son cri et répond oui mais n’a pas compris là au centre de la salle la lumière lui renvoie l'image spectaculaire que les photons ont caressée depuis le sol en remontant les plis de toile noirs et amples bâtissent une tour une forteresse une montagne peut-être coulant comme un glacier un plastron blanc à l'avant fait une glissade éblouissante où sa vue dérape déséquilibrée elle s’arrime à la croix plantée dessus plus haut que la lune rougeoyante de la tête des nuages en forme d'aile lui font une coiffe c'est peut-être une plante massive avec deux énormes boursouflures sur le tronc fuligineux une feuille blanchâtre est rabattue vers l'avant marquée de deux nervures proéminentes se croisant et au-dessus plus haut que la boule rouge du réceptacle de la fleur s'étend un lis titanesque et sous la corbeille de ce lis la sphère s'anime d'un visage qu'une grimace semble habiller d'un sourire et fouillant les plis et les rides découvrant ce relief lunaire il aperçoit au fond de deux cratères deux yeux brillant d'un regard comme un vague cousin du sien étonné effrayé car oui cet autre regard s'est porté à sa rencontre plonge dans le sien et quand sa conscience revient de son émoi c'est pour constater que des centaines de paires d'yeux convergent vers lui viennent s'abreuver à la lumière qui le baigne la mère sup se répète-t-il sans comprendre s'ébahissant d'entendre les mots sortir rapides animés aigus de ce piton d'étoffe et de chair mêlées et les mots s'arc-boutant les uns sur les autres bâtissent des phrases à son propos il nous est venu ici cette nuit dit la voix et patati et patata et prions ensemble pour lui Sainte Marie mère de Dieu c'est un murmure une vocifération puis plus rien les autres l'ont oublié et s'enfoncent le pain mou se bourrent le groin qu'ils plongent dans le bol de café ou bien leurs lèvres se noircissent les muqueuses s'enduisent de chocolat et profitant de la danse des maxillaires inférieurs leurs dents mâchent les tartines de margarine et mélasse mal mariées entre deux tranches d'épeautre et depuis le centre du réfectoire là où il avait levé les yeux sur la montagne c'est comme si cette énorme masse rocheuse s'était animée en s'approchant lui faisait pénétrer son intimité minérale et tandis que sa fascination se perdait dans les failles jurassiques gravant la face de la mère supérieure il ne put épargner à ses oreilles de recueillir l'invraisemblable mon fils qu'elle lui accorda d'une voix douce usée par les millénaires alors seulement tremblant de l'ultime lisière de ses orteils à la racine de ses cheveux il crut comprendre sa mine archéenne il osa donner un sens au paysage entier du réfectoire et devina l'indicible s'ahurissant de penser qu'ils étaient tous revenus de dieu sait où comme lui et qu'ainsi enfin réunis se nourrissant de l'offrande du pain qu'elle avait faite à leurs appétits ils étaient partout où son regard pouvait porter les fruits des prodigieuses maternités qui l'avaient épuisée