Zelsa

    

LE MIRACLE

   Noir est l'anneau d'exsudat d'hévéa ventru comme un bouddha chinois se collant décollant recollant prestement à la coulée noirâtre immense langue déroulant jusqu'au sud son tapis grumeleux de papilles d'affamé léchant suçant la poussière volée par le vent à la terre qui tourbillonne s'élève en larges volutes des deux côtés du fleuve de bitume l'emportant dans cette longue descente depuis qu'il s'est échappé du défilé qu'il n'a pas chaviré dans l'espace torrentueux chaotique de cette blessure profonde échancrée entaillant la montagne blanche dont la crête meurt s'estompe progressivement jusqu'à disparaître de son rétroviseur il a rétrogradé de vitesse et finalement coupé l'alimentation du moteur ainsi courant sur son erre en arrondissant sa trajectoire il est maintenant devant deux brillantes élaborations de fer forgé entre lesquelles le mouvement de ses bras guide sa tire abordant le domaine du pensionnat par sa porte septentrionale alors il les voit non pas eux les bâtiments colossaux mais elles les touffeurs des lierres glycines et renouées solanums vignes vierges grimpant partout la frondaison cohue souveraine de feuilles tiges et fleurs envahit même les toits de sorte que la construction naturellement troublante par sa physionomie d'aigle minéral y gagne un plumage luxuriant il n'y a en ces lieux pour divertir humaniser l'émotion courant dans ses veines ni cris ni rires d'enfants pas même des râles de soeurs moribondes plus rien qui puisse établir une sorte de dialogue avec son saisissement aussi craignant non par lâcheté plutôt par bon sens de se colleter plus avant avec ses souvenirs qui se pressent comme s'ils voulaient déferler sur le présent il ne s'arrête pas ne débarque pas ne coule pas son corps à l'extérieur la chaleur règne dans l'évidente lumière qui baigne l'ensemble des lieux une hésitation le retient tandis que sur le capot se projette la danse de tous les flamboiements mais profitant de son allure résiduelle le moteur se remet à faire ses vocalises articule distinctement son cliquetis quand il quitte le territoire du pensionnat par la porte méridionale il scrute le sol boursouflé de vagues d'argile y cherchant les points de repère ces petits étangs qui faisaient comme des miroirs enchâssés dans les bosquets mais du fait de la chaleur qui paraît vouloir cuire l'espace il se heurte aux moqueries des mirages discréditant les nappes aqueuses des réminiscences de son passé se répandant comme une brume dans sa cervelle il commence à s'inquiéter et se trouble de ne pouvoir trancher par une décharge sans ambages de ses neurones le vrai du faux le réel de l'imaginaire à côté de lui l'enveloppe d’une lettre blanche rectangulaire a quelques soubresauts causés par les cahots elle glisse peu à peu jusqu'au bord du siège culbute et lui étend son bras fait un effort pour la saisir alors un souffle comme celui d'un souvenir confus le reporte vingt-cinq ans en arrière et lui évoque les mêmes gestes la même ondulation de sa main quand elle nageait dans l'obscurité cherchant une autre lettre tombée au sol le jour où Marie-Ange conduisait l'auto sans doute sur cette même route ou une autre proche par trois fois déjà il avait lu la lettre dans sa chambre puis dans l'auto et son regard d'enfant de dix ans en avait fouillé les phrases de fond en comble matant tous ces mots qui décrivaient merveilleux sur la portée des lignes la danse souple de l'onde océane et non pas l'élan forcené de la houle et suggéraient les frous-frous de l'écume plutôt que les crocs blancs rugissants des vagues et vantaient les scintillations de son dôme d’étoiles avec tant d’éloquence que cela rendait peu crédibles les éclairs et les foudres des tempêtes en tout cas lui l'enfant calé ce jour lointain dans l'espace arrière de l'auto derrière le siège de Marie-Ange et lisant pour la énième fois la lettre à voix haute écoutant sa musique pour s'assurer qu'elle sonne juste il n'y croit pas tout à fait à cette eau munificente ni à ce navire athlétique qui la sillonnera paisiblement pourtant si Zelsa l'invite à appareiller avec elle à la rejoindre sur le Noces d'Eaux qu'elle présente comme une enclave divine dans le pays bleu si donc elle lui écrit sans détours qu'il doit tout laisser pour prendre la mer et qu'elle lui fixe à cet effet rendez-vous dans le café Aux Larmes d'Ecume devant le bassin n°2 alors même si tout cela lui paraît bizarre il ne peut échapper à ce champ de forces qui l'attire gravement depuis que Marie-Ange l'avait surpris dans sa chambre lisant la lettre et qu'elle lui avait demandé d'en faire résonner les phrases jusqu'à ce que l'illusion du ressac envahisse la pièce elle lui avait proposé comme pour conclure le battement des syllabes contre ses tympans de le conduire au port ainsi à l'avant la conductrice se tient impassible la bouche ouverte expire l'air mais ne laisse passer aucun commentaire quand ses mains tapotent le volant et lui regarde les petits étangs qui de-ci de-là humectent le paysage et s'il promène ses yeux sur leurs brillances c'est pour qu'ils abusent son anxiété car cela lui était venu d'un seul coup telle une tornade fouettant sa petite âme de dix ans une vision monolithique charriait les monstres marins qui hantaient les fresques de la grande cale du Bateau-Aquarium leurs sourires sanguinaires badigeonnant les murs leurs nageoires couperets tenant de la tronçonneuse il les voyait emplir la mer dans un énorme tumulte dès que le bateau aurait levé l'ancre que sa coque aurait quitté les eaux réconfortantes des bassins et qu'un peu plus tard le rivage se serait détaché du paysage ni lui ni Zelsa ni d'ailleurs aucun des membres de l’équipage ne pourrait plus se soustraire à l'évidence mugissante de l'encerclement aussi loin que leur vue porterait sur les terrasses d'écume la houle de ces démons grand-guignolesques se presserait autour d'eux roulant dans l'eau pourpre de leurs carnages battant les vagues contre les flancs du navire jusqu'à ce que s'élèvent de longues spirales que le soleil ferait rougeoyer en éruptions volcaniques et rien que de le dire cela lui distend les lèvres déformant sa figure la fraîcheur de son âge a disparu ébranlée par les décharges de crainte égrenant les descriptifs hallucinés sous forme de sons aigus cassés rauques indomptables ils s'échappent de sa bouche tentant maladroite de rendre cette intelligence abracadabrante de la mer que les fresques outrancières du Bateau-Aquarium lui ont fourguée je veux rentrer marmonne-t-il lorsque Marie-Ange apercevant dans son rétroviseur le visage déglingué de l'enfant placardé d'une grimace affolée apprivoise le trouble qui la malmène et laisse son cerveau retirer de son enfer les pages qui consignent sa propre histoire qu'elle tenait hors de portée de toute évocation depuis ce jour où elle avait remis son corps et son âme à Dieu ce Dieu auquel les pêcheurs rudes qui avaient hissé sa chair de friandise à bord de leur thonier vert olive avaient imputé le miracle de l'avoir recueillie en vie auprès d'eux lorsque l'invraisemblable s'était produit après le naufrage de l'Ile du Diable comme dans un conte de fées à la fois idyllique et fumeux la tornade qui errait là forcenée traversant l'éclat noir de la nuit se mua en cyclone et creusa la mer à l'endroit même où le bateau s'était abîmé il sembla ainsi un instant suspendu au centre de la colonne tournoyante et se disloqua d’un coup libérant le corps de la négresse qui flotta pirouetta dans le méli-mélo des débris et atterrit sur la crête de la lame qui aurait dû l’engloutir si elle ne s'était pas retrouvée nez à nez lui dit Marie-Ange après avoir marqué une pause faite de trois grandes inspirations expirations qui rebâtirent son souffle avec un air pur souverain tu sais la mer ne recèle pas ces monstres que ta bouche décrie si fort bien au contraire au moment où je devais sombrer indubitablement la Providence me mit face à face avec un dauphin beau comme un dieu qui me retint à la surface en poussant des cris joyeux moquant la mer hargneuse comme par un pied de nez candide pour la démonter il me prêta son dos huileux et me porta dans la fureur de la tempête puis dans l'accalmie qui suivit il m'aida à traverser un désert d'eau à perte de vue et lorsque j'étais prête à perdre l'espoir à l'aube du second jour abattue sur son échine il me secoua mes yeux s'ouvrirent sur la silhouette salvatrice d'un navire posé sur l'horizon faisant route vers nous quand nous l'abordâmes et que les pêcheurs me hissèrent avec une écoute en s'écriant par Marie quel ange nous avons pêché le dauphin s'éloigna il me faisait de grands signes et dansait sur la mer