Zelsa

    

LE CAPITAINE

   Cela aurait pu lui demander des jours ou des semaines mais il ne lui a fallu que quelques heures c'est un voile étincelant comme une évocation et aussi bien un lourd manteau blanc cédant aux assauts de la chaleur voire des sortilèges ou maléfices alors on peut le contempler tant et tant qu’on suit sa fonte qui laisse deviner qu'en dessous de lui il y a cette évidence qu'il a réussi à faire oublier perçant sa croûte telles d'improbables apparitions des brindilles pointent défaites entre les plaques qui se sont dissociées comme lorsque l'alpage reprend ses droits sur la glace dont un hiver rude l’a revêtu et qu’entre les fragments en état de liquéfaction apparaissent d'oblongues cavités où coule une brillance huileuse c'est là dans leur creux qu'a poussé une pagaille de picots noirs ou gris piquetant la surface de la chair et alors que le crépuscule s'est éteint dans la noirceur de la nuit et que progresse la transformation de la texture granularité viscosité du masque sur le visage de Zelsa lui son fils et eux ses marins et eux encore ces quiconques curieux attirés par le débarquement de l'équipage du Noces d'Eaux autant que par l'ouverture inopinée du Aux Larmes d'Ecume eux tous laissent leurs bras élever un verre et leurs lèvres barboter dans le vin et leur langue jouer avec le liquide pour évacuer cette tension qui grandit quand ils écoutent en un fracas qui crèverait la lourdeur du silence la rumeur indistincte de la lente corruption là sur la table offerte à leur observation la métamorphose du visage a la puissance du dégel mais alors que des flancs du nez ruissellent de lactescents écoulements et que s'étirent majestueuses des plaques glissant en mouvements tectoniques au pied du massif nasal des forces lentes et sûres montent des entrailles de ses masséters font prospérer le paysage des lèvres qui semble s'orner d'un sourire lequel bride aussi les paupières et plisse les tempes donnant à la tête non pas le masque fade éteint du sommeil éternel mais l'éclat du réveil et eux que le trouble de l'indiscrétion a conduits à bourrer le troquet de leurs corps transpirants dégoulinants tassés les uns contre les autres échangeant leurs souffles et leurs moiteurs ils restent ces quiconques et surtout leurs nez camus aquilins épatés busqués en trompe comme interdits demeurent pensifs car le relent des dégradations de leurs sueurs mariées à leurs haleines chargées est impossible à subodorer sous les effluves délicieux qui émanent du visage de Zelsa et s'emparent de l'atmosphère de la pièce irréductibles mélanges aromatiques des crèmes cosmétiques en dissolution d'agents odorifères profitant des méandres des mouvements de l'air les exhalaisons sortent de la taverne hésitent un court instant rôdent sur les quais coulent se mêlent au clapotis des darses environnantes et errent dans les entrelacs de venelles grises et ocre chargent le tissu de brume du quartier du vieux port et montent jusqu'à la petite chapelle et au-delà emplissent la ville suintent des meurtrières de son château moyenâgeux et neutralisent l'encens répandu dans sa cathédrale gothique depuis des siècles de sorte que des nez en sens inverse intrigués et d'autres encore tentés séduits charmés ou hardiment excités exaltés tirent des quidams de toutes sortes d'âge sexe statut et profession vers le Aux Larmes d'Ecume soit que ceux-ci ne dormaient pas encore soit qu'ils aient été réveillés sans doute moins par l'odeur que par le bruit de la nouvelle divaguant partout alors au milieu du café leurs rétines ont ingéré le spectacle leurs doigts les ont pincés avec un désarroi non feint pour leur confirmer qu'ils perçoivent encore la réalité ne fût-ce que celle de cette douleur cinglante infligée par leurs ongles et qu'ils n'ont pas encore intégralement basculé dans l'indicible voici que reproduisant devant eux le miracle de la mue la magie du dégel le coup de théâtre de l'imago déchirant la chrysalide le visage du capitaine Z. stupéfiant l'assistance par sa beauté autoritaire naît des ruines de celui de Zelsa et cela est trop fort pour que les bouches se retiennent de proférer des oh et des ah puis de gronder rugir leur stupeur ébruitant le sentiment d'être introduits par un fabuleux hasard au mystère de l'histoire d'après la vie oui tous ces photons dansant devant eux pénétrant leurs yeux composent l'incroyable lumière spectacle de réincarnation métempsycose transmutation disent-ils mixant leurs voix jusqu'à former une pâte sonore qui jacte et cause des transfigurations du paradis et des déguisements de l'enfer c'est une tempête d'exclamations déferlant sur le quartier puis la ville et quand le jour se lève ses jambes pareillement le redressent un souffle raclant sa gorge et mobilisant sa bouche le traverse ordonne aux matelots de soulever emporter le corps posé sur un morceau de toile à voile tenu par deux petites bômes et de prendre le grand coffre le cortège qui se forme est comme un banc de poissons fluant dans les artères de la ville comme un courant marin aux vitrines des pâtisseries les gâteaux habituels ont fait place aux répétitions bariolées du visage en sucre du capitaine émergeant d'une coquille brisée de chocolat blanc en arrière-plan un vaisseau de chantilly fend un glacis de myrtilles les enfants sur les épaules de leur père mangent des croissants étirés comme des barges et des biscuits à l'effigie du mort que les maîtres pâtissiers ont préparés durant la nuit ne pouvant espérer fermer l'oeil après avoir vu la beauté cinglante du mort entouré de sa garde d'étranges vieux loups louves de mer dans la tourmente du cortège les femmes n'hésitent pas à allaiter leur bébé essuient en toute confiance la bouche de leur rejeton au drap de soie rouge et noire qui entoure le macchabée après trois heures durant lesquelles la foule empêche l'équipage de progresser vers le cimetière poussant le cortège dans des directions imprévisibles car les enfants veulent comparer le masque à ses répliques en confiserie et les adultes veulent le montrer à leurs vieux rivés dans leur fauteuil abasourdis par la nouvelle qu'il pourrait leur arriver à eux aussi des trucs aussi définitivement troublants après trois heures d’errance dans le soleil de plomb par-dessus leurs têtes tandis que le vent souffle à travers les cyprès devant eux devant lui le fils impassiblement raidi par son émotion la béance crayeuse ouvre la terre en une sorte de blessure plutôt que de bouche qui avale ou absorbe les gouttes qui lui coulent le long des tempes il a du mal à assurer la descente le chanvre des cordes meurtrit ses paumes au bord du lâchage serrant quand même la corde peut-être seulement pour ne pas sentir la douleur les piles de cartes marines et de photos les rouges à lèvres les mascaras les blushs et le reste accompagnent la dépouille déposée enfin dans le coffre qui l'emporte ainsi entourée sur les rives de l'au-delà ce coffre est à lui seul un cargo qu’il pilote souffrant âprement pour que son dernier trajet soit pareil à une glisse sur une mer sans grain les enfants crient comme les oiseaux de Bornéo et quand eux tous lèvent les yeux au ciel s'éblouissent en voguant sur les limbes azurés de la haute atmosphère il n'y a pour les émouvoir parmi les cris des enfants comme dialoguant avec les oiseaux de ce ciel si bleu ni corps flottant montant miraculeusement ni mirage d'âme vibrant en fumée blanche simplement en eux quand leur regard va de la terre au ciel et vice versa une confiance de toute beauté dans les potentialités prodigieuses de leur devenir