Zelsa

    

LE BATEAU-AQUARIUM

   Il n'avait pu manquer ni l'immensité rouge éclatante de la coque garnie de hublots cuivrés ni au-dessus d'elle gonflée par le vent la grand-voile qui faseyait fantastique et son regard s'était ébloui en suivant les mouettes qui faisaient au vaisseau cent dais blancs scintillants disloqués l'instant d'après en mille pirouettes cinglant l'air d’un ballet perpétuel s'échappant disparaissant derrière cette copie de cange égyptienne aux mensurations de sphinx qui au lieu de baigner dans la mer était incrustée dans un golfe en ciment bleu turquin au beau milieu des sables le bateau tout de brique et de béton chevauchait la dune depuis sa poupe en surplomb de la route jusqu'à sa proue arrêtée à mi-parcours de la plage et donnait au rivage un reflet de miroir halluciné car la mer au-delà était vide dépouillée jusqu'à l'horizon et la cange lui faisait face stagnant minérale à vingt mètres de l'eau aussi toutes les voitures s'arrêtaient-elles au moins un instant n'importe qui et tout le monde en descendait en clamant son étonnement devant la construction débordant sur la plage dégagée à cet endroit comme si le sable dupé par l'esbroufe du faux navire se préparait à ce qu'un jour imprévisible se réveillant d'un sommeil sans âge l'embarcation se désenchâsse et le tranche profondément jusqu'à l'eau pour aller défier les maelströms d’océans indomptables et lorsqu'il joignit son corps aux visiteurs de la cange le souvenir de la panne n'était plus que brume il avait tiré d'embarras sa voiture en un tournemain de telle sorte qu'elle lui avait offert un doux trajet de croisière et tandis que la route s'était séparée de la voie ferrée qui décrivait un large demi-cercle afin de contourner les hauteurs il avait pu mater depuis le belvédère les splendeurs turquoise de l'eau puis plus bas avait traversé la ville rejoint la digue et pris en pleine figure la virulence de la lumière se brisant sur l'écume alors que l'air roulait sur le pare-brise coulait par les côtés s'engouffrait raclant son visage asséchant ses lèvres quand son regard crapahutant sur les contorsions de la mer fut soudain rappelé à la route c'est-à-dire qu'il ne put échapper à l'attraction du bateau éveillant en lui un sentiment d'urgence qui le précipita parmi l'amas de visiteurs en approchant ils observaient les banderoles qui descendaient depuis le sommet du grand mât jusqu'à la poupe et pareillement jusqu'à la proue des drapeaux vantaient en lettres jaunes sur fond bleu le Bateau-Aquarium et ses baleines blanches et ses squales redoutables et encore ses fresques marines et ses chambres avec vue sur les paysages époustouflants des flots et lui mêla ses pas à ceux de la foule convergeant vers la falaise de la coque en suivant l'un et l'autre affluent de béton jusqu'au golfe artificiel duquel émergeait le bateau et il y marqua une pause avant de passer l'arche qui ouvrait le flanc à hauteur de la ligne de flottaison virtuelle alors dégageant son corps de la cohue ses pieds l'emmenèrent d'un pas décidé par les chemins de service ils lui firent emprunter les couloirs menant à cette suite dont la souvenance lui faisait fondre le coeur troublant son sang portant l'écho de son excitation jusqu'aux extrémités de son bras serrant la clef dans sa poche l'en extrayant et la poussant doucement dans la serrure sa main gauche déploya ses doigts et la porte crailla puis la pièce s'offrit avec sa même table vert olive ses mêmes trois chaises acajou et sa même cuisinière à l'émail jaune clair inaltéré par le temps aux murs les papiers peints avaient gardé leur fraîcheur de carte postale donnant à contempler par morceaux successifs les ports de Shanghai Vancouver Lagos Barranquilla et d'autres encore sous leurs plus beaux atours de ciels d'aubes soyeuses conférant au lieu cette allure de cocon absolu qui le combla derechef en s'asseyant à côté du fourneau par grandes inspirations il s'emplit de l'haleine de la mer filtrant par le hublot qui ouvrait la cuisine sur le paysage salé moiré et d'un coup qui le précipita trente-cinq ans en arrière il retrouva l'évocation du corps de celle qui lui faisait tout oublier ici même quand à l'heure du déjeuner le parfum des pâtes aux champignons peuplait l'air de la pièce et que ce signal olfactif annonçait le repas et qu'alors le nourrisson qu'il était déléguait à ses mains tout pouvoir sur la boustifaille sans prêter attention à ses doigts plongés dans la bouillie son regard montait lentement tournoyait suivait de grands cercles autour du hublot paraissant s'absorber un temps dans des considérations métaphysiques scrutant la grandeur des nuages allongés devant lui puis d'un coup tel le faucon fendait l'air descendait la rivière des cheveux et planant envoûté gagné par une délectation irrépressible il contemplait l'évidence des deux rondeurs saillant dans l'échancrure du chemisier et s'accrochait aux deux pics qui avaient pour lui l'ampleur de montagnes fabuleuses débordant comme une invitation et pour l'étonner et le ravir tous les jours il y avait encore coulant entre les deux éminences ces mailles éclatantes d'un collier défilant à la queue leu leu sur la surface de la peau tenant comme une enseigne la médaille où il pouvait voir

ZELSA

gravé dessus pendant qu'elle mangeait ses coquillettes aux russules et dès qu'il avait fini sa panade et que ses doigts à elle lui avaient ôté son bavoir alors les siens partaient à l'assaut du chemisier massacraient sans pitié sa blancheur ils fraternisaient avec la chaîne s'y agrippaient obstinément en vue d'atteindre les loloches et sa bouche éclosait rayonnante s'arrangeait en calice pour sucer les tétons lorsque contre toute son attente un biberon surgi de nulle part glissait une tétine entre ses lèvres offertes