Ce matin la mer resplendissait de reflets comme à l'époque où Zelsa faisait relâche toutes les trois semaines en été les palmiers ombrageaient ses chairs sauvages quand elle prenait congé du club Le Caravansérail et que presque en face du Bateau-Aquarium elle montait avec lui sur la passerelle arrière topaze appendice d'un bus qui en brinquebalant suivait le bord du golfe au fond duquel les masses sédimentaires de la ville s'étaient répandues le bus rejoignait la ville scandait sa marche au klaxon et tournait en tous sens dans le lacis des artères lorsque enfin exténués de résister aux secousses chaotiques du véhicule Zelsa et lui en descendaient son regard d'enfant chaque fois émerveillé naissait et renaissait sur le volume de la gare qui déployait son corps de verre et de fer en trois nefs cristallines où la foule fourmillante venait s'engouffrer noircissant les quais dans le charivari des coups de sifflets les oiseaux battaient des ailes perchés au plus haut des structures métalliques trouées de faisceaux lumineux et lui baissant la tête vers les sillons profonds creusés entre les quais et suivant les rails qui y étaient posés glissant dessus jusqu'à l'horizon il campait fixement son attention et attendait de tout temps avec le même frémissement de son être l'approche du train puis son entrée en gare lente solennelle quand le colosse de métal noir laqué s'avançait crachant le tumulte de son haleine et s'arrêtait en s'ouvrant sa carcasse lâchait le flot des voyageurs avant que Zelsa l'aide à embarquer et que la cohorte des wagons à nouveau s'ébranle partant dinguer sur les rails montant en larges circonvolutions jusqu'au faux plat traversant les paysages tantôt couverts de boqueteaux souffreteux tantôt troués de mares asséchées près desquelles les moutons rassemblés relevaient la tête interdits se demandant si cette manifestation du progrès cette bête noire et fumante que leurs ancêtres n'avaient point côtoyée dans l'Arche de Noé ne justifiait pas un nouveau déluge car chaque pièce de l'engin s'égosillait et toutes en choeur reprenaient le refrain tagadam tagadam bousillant leur quiétude et le train comme poussé par les ondes de son propre bruit montait toujours plus haut jusqu'à ce qu'il ne reste plus de la mer que ces fossiles enfouis dans les morceaux de fonds marins que le mouvement archaïque des plaques tectoniques avait portés aux confins du ciel où seule l'eau des nuages venait encore les humecter sur le coup des onze heures le train ne pouvant aller plus haut s'arrêtait toussant jusqu'au firmament et Zelsa l'orientait allegro risoluto vers un car rouge et blanc ronronnant prêt à les emmener plus profondément encore en traçant sa route abrupte dans la tourmente des anfractuosités et des protubérances du terrain il les déposait une heure plus tard sur ce qui semblait à la candeur de son enfance être le toit du monde et c'est en marchant main dans la main qu'ils clôturaient leur périple à la maison de campagne la porte de la grange grinçait et résistait mais devait se rendre c'est-à-dire que le raz de marée de lumière ayant profité de la béance de l’embrasure dévoilait son trésor et les bras de Zelsa s'emparant du cordage lové autour de l'anse tiraient forcenés et lui aussi joignait ses bras frêles aux siens puissants ils halaient la grande bassine en bois de cèdre progressant comme une barge arrêtant la traction quand elle occupait le centre de la cour sous le sommet de la vis d'Archimède qui faisait monter l'eau d'un trou sombre en contrebas puis il mettait en marche le moteur de la vis alors que Zelsa s'était déjà éclipsée pour aller chercher les sels de bains car si depuis sa métamorphose elle avait invariablement refusé de se baigner dans la mer et n'avait jamais présenté son corps aux vagues ou son maillot à la plage elle ne dédaignait pas un bon bain pris en plein air à la maison de campagne tandis qu'elle se déshabillait dans sa chambre lui il l'attendait projetant de troquer ses frusques contre un rafraîchissant bain moussant ses doigts filiformes s’agglutinaient se sédentarisaient quelque temps contre ses côtes puis vivement ses mains attaquaient sa carapace et retiraient l'un après l'autre les vêtements raidis des sucs de sa peau étuvée dans le train et le car puis complètement nu il escaladait le bord de la bassine ses jambes sombraient avec un glouglou de bulles crevant la surface de l'eau polie en miroir smashant des étincelles canardant les rétines de Zelsa qui avant de s'avancer sous la pergola et comme s'il s'était agi d'un rite fondamental l'épiait toujours là longuement tout à la fois absente et présente confusément comme ces tribuns militaires debout devant leur tente ruminant une défaite peu importe laquelle mais il ignorait qu'elle l'épiait ou s'en fichait qu'elle l’épiât ses doigts piquant la mousse dessinaient des labyrinthes et ratissaient binaient sarclaient bêchaient un jardin de neige s'affairaient creusant des cavités limpides surmontées de crêtes scintillantes coupant en terrasses les montagnes de bulles érigeant des campaniles et peaufinant des coupoles détruites l'instant d'après son regard sous ses cils suivait la migration de ses phalanges qui emportant leurs ongles rageurs piochaient griffaient dépeçaient les fragiles constructions puis le jerk de ses orteils rythmant l'agitation de ses pompes et la salsa de ses cuisses et l'émoi de la ramée de ses doigts touillaient la soupe saponacée avec un zèle syncopé et lorsqu'il avait ainsi apprêté une mer fervente Zelsa s'avançait déchaussée bravant les cailloux pointus sans broncher son bas-ventre entouré d'un short ample avec fleurs et dentelles elle entrait dans le jus s'y dressait droite comme un Neptune totem impassible claquemurée derrière ses songes quand les vagues de lumière venaient se briser sur son visage hermétique il lui lançait gentiment des boules de mousse qui l'adoucissaient un peu et levant les yeux sur elle l'ayant ainsi à moitié nue devant lui il découvrait à chaque fois ravi ce corps carré puissant magistral dont la prestance exclusive le comblait de fierté