Zelsa

    

LA VOIE

   Se déployant comme une hallucination de vapeur le geyser lui a bâti un champignon improbable s'étalant squattant l'espace il module de gros flocons qui vibrent avec l'air s'enflent jusqu'à participer d'un temple surnaturel agencement de volutes blanches glissant les unes sur les autres c'est une éruption s'entortillant en tourbillons crémeux gonflant puis retombant en lourds rouleaux sur le capot de sa voiture et son corps à lui pétrifié dans l'habitacle soutient sa tête tendue à la limite du cou elle ouvre la bouche pour crier jurer sa rage mais son souffle hésite sur les lèvres ses mains s'accrochent au volant pour ne pas chavirer et son torse bascule en arrière se cale profondément dans le siège car ses yeux en s'écarquillant ont laissé leur regard se perdre à travers les galeries et les nefs qui creusent le pied du cèpe brumeux et se troubler en suivant les filaments qui s'entrecroisent s'effilochent se rejoignent dansent moelleusement enveloppent la voiture lorsque l'urgence de sortir de cette caverne lui fait lancer la main vers la portière les doigts capturent la poignée en tâtent le galbe et pareils à un coquillage se fermant sur sa proie ils en épousent le métal et le pressent jusqu’à ce que la porte s’écarte par l'entrebâillement ses orteils plongent au sol d'une détente sèche ses jambes le propulsent au dehors il s'ébroue fait trois pas puis se fige à l'avant là où la vapeur met en scène la démission de sa guimbarde à l'égal d'un événement qui touche au sublime elle développe des nuages opulents tournoyants qui l’assombrissent et le désespèrent car cela faisait déjà des heures que son impatience était à vif tandis qu'il se frayait un chemin dans la lumière fade ou scintillante quelquefois éblouissante mais toujours nourrissant exclusivement la frustration de son regard sans jamais abreuver sa soif d'indices lorsqu'il errait paumé par monts et par vaux répandant autour de lui la fumée âcre et les rugissements du moteur au long de cette quête de la plage de son enfance aussi insaisissable que le Graal cabotant de cul-de-sac en cul-de-sac suivant les contours d'une réplique de côte lui en interdisant l'accès il progressait à tâtons débusquant parfois d’illusoires grèves qui ne pouvaient lui fourguer cet émoi à tout casser des lieux d’enfance retrouvés quand il ne s'égarait pas dans l'arrière-pays passant d'un coteau à l'autre traversant indistinctement futaies hérissées et pâturages nappant la terre jusqu'à l'horizon et alors qu'il cherchait le mât d'un bateau son regard éberlué croise cette colonne à la proue du capot elle l’emplit de confusion explose de conserve avec son courroux il redresse la tête sonde les massifs d'embruns bouclés taillés en coupoles et corolles lorsque le vent lui rapporte aux oreilles un bruit ténu ce pourrait être une simple irisation de l'aubade du feuillage et du canon des criquets mais la rumeur lointaine l'intrigue le bouleverse des profondeurs magmatiques des tripes l'émotion le gagne un frisson lui monte à la tête puis descend jusqu'aux pieds y accumule une énergie ardente elle remonte dans ses jambes l'érige et ses poumons s’ouvrent comme s'il voulait prendre un envol son cou ondulant s'étire en portant sa tête haut au-dessus des fourrés et lui ainsi tendu déployé il absorbe l'entour s'emplissant de l'air de la lumière et du bruit il est delta mer ou océan cette chose où tout vient se jeter les sons menus qui imprègnent l'espace d'ondes élastiques s'engouffrent dans ses pavillons mobilisant son appareil auditif excitant l'organe de Corti ils y créent des multitudes de différences de potentiel et tout ce bordel électrique qui parcourt les voies afférentes traverse les noyaux olivaires et cochléaires et d'autres tubercules encore finissant sa course en feu d'artifice éclatant sur la voûte du cortex le sabbat neuronal génère des réminiscences en cascade dans sa mémoire qui déroule les images d'une chenille indistincte au loin s'approchant soufflant comme un dragon c'est une locomotive à vapeur elle traverse majestueuse le paysage autour de lui les moustiques les fourmis s'émeuvent de ce bruit et rejoignant les insectes dans leur agitation il escalade allègrement le remblai découvre le train dont l’approche l’assourdit et plaquant les mains contre ses oreilles se tordant un peu pour éviter la nuée des escarbilles qui caracoleraient au-dessus de sa tête il reconnaît la voie ferrée qui signe de manière unique le paysage de ses souvenirs se plissant jusqu'à la côte les vallons s'enchaînent des deux côtés du panache torsadé laissé par la locomotive et tout à côté il peut voir la route couler vers la mer et la plage