Depuis les minutes les heures et les jours consacrés à cette seule entreprise sur l'ampleur formidable de l'eau dès que sa mâture fut hors de portée des gens du port le Noces d'Eaux s'était laissé recouvrir par des chiffres qui n'épargnèrent ni les rouleaux de papier de ses austères commodités ni les draps défaits tirés en travers des lits ayant perdu toute blancheur en quelques nuits d'un sommeil entrecoupé par le comptage des rêves avortés et même la propre tôle du navire avait été griffée au coutelas sous prétexte d'innombrables reports mantisses et arrondis arithmétiques depuis que le départ avait fait lâcher les amarres les chiffres et leurs colifichets du genre + - / avaient pris d'assaut le bâtiment avec cette rigueur qui ne laissait nul recoin y échapper ils brillaient dans tous les yeux et fluaient débordaient des stylos au bout de doigts continuellement en mouvement ils étaient assemblés réassemblés par des agencements algorithmiques d'une complexité échevelée et par ce processus cessaient d'être chiffres et nombres devenaient la matière essentielle d'autre chose oui celle d'une musique unique pensée et construite sur mesure pour la mer pour l'apprivoiser et la séduire les chiffres construisant ces nombres étaient période amplitude pression tension vibration propagation ils étaient fréquence fondamentale ou fréquences harmoniques cosinus sinus et séries de Fourier recréant les dimensions du son réinventant un univers qui serait sonore mais d'abord était ces échelles modales calibrées à l'infini des variations soyeuses de la mer et dont les intervalles des pentes devraient s'accorder aux différents mouvements des vagues montant ardentes en pics révolus l'instant d'après s'aplatissant croulant de mille manières ils définissaient la plénitude des notes et des silences et fixaient le moelleux des appuis et lui quand il n'avait pas son attention accaparée par les compositions arithmétiques codées sur ses liasses lorsque Zelsa arrêtait sa langue au-dessus de son lac de salive cessant donc un moment de lui crier depuis le pont ces nombres modelés ciselés comme des pierres précieuses qu'il devait placer précautionneusement dans leur écrin quand il laissait son attention glisser avec les rouleaux de papier charriant la mesure des degrés des échelles modales alors il regardait les hommes exposer à la brûlure du soleil leur sourde inquiétude c'est-à-dire ce sentiment qui les envahissait d'une confusion moite coulant débordant des yeux s'embuant de la bouche soupirant en aparté se demandant quel culot halluciné leur avait fait représenter devant la mer leurs corps de marins renégats sans autre camouflage que leur travestissement se demandant encore comment la grande baille pourrait ne pas les reconnaître chercher à les reprendre et les engloutir dans les profondeurs de ses abysses alors qu'ils s'étaient distingués à jamais par leur fuite déshonorante et leur violation du code de la mer quand en réponse à la tempête écumante de fin du monde qu'elle leur avait lancée comme une épreuve ils avaient évacué l'Ile du Diable non pas les femmes et les enfants d'abord mais eux pour commencer et l'enfant pour finir abandonnant l’accouchée et tandis qu'ils contemplaient les vagues gonflées en mamelles chatoyantes dressant leurs tétons débordant d'un lait crémeux coulant sans fin ils lui trouvaient à cette mer maternelle et paisible l'apparence faussement bonasse de la bête féroce faisant sa sieste avant la chasse et la curée qui verrait leurs chairs jetées en pâture aux requins mais pour exaucer leur voeu à tous de revenir vivre sur les flots sans finir en pitance vermeille Zelsa les avait chargés de rassembler des quatre coins du monde et de l'histoire tous les ustensiles instruments affûtiaux musicaux ordinaires et extraordinaires mélodieux et dissonants qu'ils pourraient arracher de la torpeur des boutiques d'antiquités de la moiteur des villages perdus de la jungle ou de l'austérité des salles d'académie afin qu'armés de leurs voix mieux qu'Orphée usant de sa lyre pour parler aux animaux ils entament avec la mer les dures négociations de leur retour sur son dos et pourquoi pas qu'ils l'hypnotisent la droguent d'une musique inouïe qui la laisserait pantelante dans la dépendance de ce jeu des vibreurs emplissant l'atmosphère de ce chant éclos grossi dans les résonateurs et valsant sur les bouffées d'air entraînant les molécules d'eau à la surface avec un mouvement une caresse se transmettant de proche en proche aux couches profondes non pas simplement pour produire des vagues ou des houles mais pour lui imprimer les rondeurs ondoyantes des contorsions de l'extase lorsque au bout du sixième jour alors qu'on l'avait presque oublié le vent se leva soudain franc et sans perdre son temps en simagrées préliminaires il accomplit avec l'eau des choses qui la mirent en transe au point qu'elle leur lança ses vagues en bras tentaculaires pour faire au bateau des avances terrifiantes il vit Zelsa s'asseoir au piano partout autour d’elle un amoncellement de cordes de tubes de cônes et de caisses accroché aux structures des grues et étagé jusqu’à la timonerie enveloppait les marins dont parfois seulement la tête ou les bras ou les jambes émergeaient de cette frondaison compacte de membraphones cordophones aérophones idiophones et hémi-idiophones réunis avec la majesté sereine presque hautaine d'un corps d’orchestre symphonique montant et descendant au gré du tangage forcissant tandis que lui avait laissé son regard se piéger au sommet d'une lyre dans une tête de taureau en feuille d'or martelée qui semblait le dévisager de ses yeux incrustés de nacre et de lazurite Zelsa plaquait ses doigts sur le clavier ses phalanges inspirées couraient volaient enfonçant l'ivoire des touches composaient accords et arpèges d'une musique d'au-delà des comètes cendrées et d'au-delà des labyrinthes de constellations des nuits radieuses d'avant les jours de grand tohu-bohu et chacun parmi les membres de l'équipage débrida pareillement ses doigts de telle sorte que grandît admirablement organisée pour le désordre une cacophonie qui avait la vigueur d'une éruption volcanique elle fustigea l'air ambiant créa un tel brassage de vibrations contradictoires que le vent aux abords du bateau en perdit son élan ne sachant plus du tout dans quelle direction conduire sa fougue il dispersa son désarroi aux quatre points cardinaux la mer cessa de gronder les cris de victoire fusèrent cependant la rémission fut brève les jours suivants la bourrasque reprit l'eau montra avec une vigueur redoublée ses crocs escarpés alors l’équipage entreprit le domptage non plus improvisé mais systématique de la mer laquelle se démena de plus belle crachant l'écume en gerbes de filaments furieux et le doute commença vilainement à leur chatouiller la méfiance celle-ci grandit se reproduisit se répandit avec une telle vélocité qu'ils s’incriminèrent mutuellement d'avoir vendu leur âme à la grande tasse d'avoir conclu avec elle quelque pacte pour la faire boire aux autres ils s'invectivèrent en larges bordées de pouilles se reprochèrent d'être incapables de distinguer un majeur d'un mineur de bémoliser à faire pleurer la lune et déborder les océans ils se penchèrent sur les feuillets se prirent à douter de ces tapées de nombres dont ils avaient accouché lorsqu'ils vivaient la loi des chiffres et que ça calculait depuis les douches jusqu'aux chiottes et des cuisines jusqu'à la salle des machines il vit le ciel des yeux de Zelsa se charger d'une incertitude d'une déchéance lourde et grise et les mains de tous progressivement divorcèrent d'avec les cordophones et d'avec les membraphones et leurs bouches renoncèrent à s'accoupler aux aérophones leurs yeux brouillés de suspicion convergèrent vers lui l'enfant prostré sur son banc au bord du vomissement ils se rappelèrent que c'était lui et sa mère qui avaient été à l'origine du nom de l'Ile du Diable ils le soupçonnèrent d'avoir bousillé la rigueur irréprochable de leurs calculs d'y avoir ajouté par quelque maléfice tortueux gâchis de diablerie cette fantaisie juvénile qui créait des indications de tintinnabulement charmant de clochette quand la situation appelait la déflagration décisive des timbales et qui leur faisait jouer la partie de trombone sur un flautino et les avait conduits à d'autres égarements candides lorsque profitant du silence complet de l'orchestre il leva les yeux ses lèvres articulèrent son mal de mer en mots plaintifs et pendant que ses tripes lui préparaient un dégueulis exemplaire ses abducteurs et fléchisseurs digitaux qui trompaient leur malaise en jouant avec les cartes d'un jeu de Tarot dont Marie-Ange lui avait fait cadeau lâchèrent par mégarde le paquet de lames elles s'étalèrent devant ses pieds et chacun en reconnaissant l’un le Chariot et la Roue de Fortune l’autre la Papesse et la Force l’autre encore l'Ermite et l'Impératrice et devinant les arcanes suivants tout à coup un bonheur un enthousiasme traversa l'équipage comme si la chance et la providence s'étaient manifestées en personne les soupçons s’évanouirent Zelsa elle-même parut s'émouvoir ses lèvres déposèrent sur son cou un bisou dont les échanges électriques descendirent jusqu'à ses tripes le convaincre que sa nausée était bobards Zelsa ramassa les cartes et les donna à battre au souffle qui d'une bourrasque les disposa sur le pont en miroir des effilochures des nuages les marins ne virent que bon présage dans un crabe rouge et rose qui trimbalait un corps de temple flamboyant sur le pont l’arthropode tira au nom de la mer les deux premières lames de ses grosses pinces pataudes puis furent apportées vingt cannes à pêche en bois des îles teinté pourpre et topaze aux hameçons desquelles on accrocha des arcanes avec un petit appât ils dansèrent dans l'air voguèrent à la surface de l'eau et la poiscaille eut le privilège de compléter le tirage ils remontaient la prise chaque fois que la tension du fil indiquait qu'une lame était sélectionnée puis ouvraient la gueule du sélacien ou téléostéen prenaient l'arcane notaient sa position enfin quand il y eut assez de lames pour que le tirage réponde à l'embrouillamini de la situation Zelsa se retira dans le silence de sa cabine elle étendit les cartes bariolées s'ouvrit à leurs vibrations sismiques traversa la pullulation folle des symboles chevaucha les mondes s'affermit sur les relevés du ciel boréal et du ciel austral s'assura de ses antennes psychiques et de cette manière elle se forgea une divination robuste incontournable les jours qui suivirent la pyramide la croix le carré le fer à cheval déterminèrent les échelles modales et les formules mélodiques et rythmiques d'une musique inédite qui apaisa vents mers et océans partout où alla le Noces d'Eaux les tempêtes les plus exaltées s'amendèrent instantanément joignirent le chant de leurs vagues à leurs trilles légères dans un bercement délicat alors les membres de l'équipage plongèrent dans la mer en riant célébrèrent leur émotion d'avoir gagné son pardon et retrouvé leur être de marins et ils ne virent plus dans les miroitements de son eau qu'une oasis émeraude et dans le bleu de son dos qu'un havre de paix