Zelsa

    

LA NUIT

   Au bord des lèvres qui enluminent le jeune minois charbonné d'ombres un peu de salive humecte la fente où s'est niché un coin de drap plissements et froissements d'étoffe puis se dessinent la joue puis la tempe la figure entière suit la rotation du corps en basculant le dos se présente en travers du lit le cou tourne emporte la frimousse l'offrant à la lune piégée dans la lucarne au pied de son front falaise d'abrupts émois rêvés les sourcils vont de bas en haut hissant les voiles élastiques qui recouvrent les yeux et tendent détendent étendent les souples protections encore et encore ce même va-et-vient pendant longtemps et ça se met à bouger des deux côtés de la saillie centrale et sous elle les récifs d'émail brillant illuminent la nuit de leur sourire les yeux maintenant grand ouverts sondent l'immobilité alentour et de son corps qui s'est redressé se détache l'ombre d'un bras comme un serpent il ondule dans l'air flaire puis plonge sous l'oreiller y sinue dessous farfouille accroche le rectangle blanchâtre d'une enveloppe puissamment cachetée qu'il ramène contre son abdomen et lui l'enfant se lève en jetant des oeillades inquiètes à gauche et à droite où dans leurs terriers de couvertures kaki les autres mômes ensorcelés par leurs rêves semblent inoffensifs mais qu'en marchant son pied se prenne dans une godasse égarée et qu'ils se mettent à écorcher le silence et c'est alors que le corps d'épouvantail de la surveillante surgirait des profondeurs imprévisibles de la nuit barrant sa route sans appel en avançant toujours le couloir succède au dortoir et lui dépasse la porte entrebâillée de la pionne il a échappé à l'éruption du volcan de sa gorge crachant sa voix de lave et ses scories de punitions et voici enfin dans l'odeur de paradis des volutes d'encens brûlé pour chasser les mauvais esprits la chambre de soeur Marie-Ange qui profile sa porte du côté gauche il s'est risqué à faire chanter les gonds et à glisser ses pas mais cela ne semble pas l’avoir réveillée et le voilà à la merci de sa propre hésitation penaud troublé il voudrait bien que les masses d'ombre qui bâtissent sur le lit une évocation de celle qui est devenue comme sa vraie mère maintenant soient victimes d'un rude soubresaut molestant sa torpeur animale cependant que sur la chaise la forteresse de mystère de la robe retirée a attiré son attention qui scrute l'écorce vide mais cela ne le retient guère car depuis que le sourire des yeux de Marie-Ange avait illuminé son visage d'ébène et qu'elle l'avait invité à joindre sa marche à la sienne déroulant ses enjambées vers l'imprévisible goélette il n'avait à aucun moment de la construction du navire envisagé de retrouver celui-ci échoué sur le récif de marbre coiffant la table de nuit dans une course illusoire immobile sur les vagues de ronflements de Marie-Ange dressé obliquement dans l'impossible tangage d'une mer de chapelets mêlés d'amulettes qui descendent vers l'oreiller où il voit sa main à elle délier sa paume au bas de cet ensemble couché ou simplement déposé sur le lit comme autant de morceaux d'obscurité qu'il voudrait voir possédés d'un franc remous il souhaite que la terre tremble comme lui et que cela la pousse dans l'éveil car il doit lui parler de cette enveloppe timbrée contre son ventre que la mère supérieure lui a tendue l'après-midi comme un poignard et des lancements qu'il en a ressentis car il n'avait reçu auparavant que des paquets anonymes mais jamais encore une vraie lettre de Zelsa et cela lui a fait des courts-circuits dans les nerfs de voir surgir du néant de son silence ces minces feuillets tranchants prêts à lui porter de nouvelles blessures bouleversé il chavire doit s’asseoir le chant du sommeil berce la pièce mais ne peut couvrir la chamade que bat son sang ses yeux roulent sur les feuillets descendent les lignes ils se laissent emporter par la cascade de mots puis en s'accrochant aux signes de ponctuation ils remontent les phrases et plus haut que le sommet débordant des feuilles leur course se perd dans la diversité des rondeurs plis et rouleaux déployés sur l'étendue de la couverture là où l'épaule dépasse des collines de laine son regard effleure la peau sombre soyeuse coulant partout le long du cou et du bras et à la naissance du dos ce soir encore quand soeur Marie-Ange était venue dans la chambre pour éteindre les lampes il avait vu son visage comme un masque affleurant du heaume de toile blanche et s'était contenté de cette irréalité mais à présent que l'aube se lève à travers les tentures assoiffé il boit la lumière par petites oeillades collecte les indices tels les cheveux crépus et la peau noire partout et pas que sur le masque du visage tandis que sa cervelle trie classe ou mêle embrouille les échantillons de son corps à lui avec son corps à elle et que grandit animale incoercible cette émotion qui lui fait oublier ses peurs il impose enfin à son regard de s'abaisser sur les feuillets et de lire la lettre de Zelsa posément jusqu'au bout jusqu'à ce que retentisse la sonnerie poussant une gueulante à travers tout le pensionnat chassant partout le sommeil fuyant ce bruit affreux en bâillant Marie-Ange a tourné vers lui son visage en riant ou peut-être en le grondant en tout cas elle a ouvert sa bouche et lui a simplement dit mais qu'est-ce que tu fous ici