L'embarcation d'une crête à l'autre sombrait dans les creux et jaillissait au sommet des rouleaux qui courant parmi les vagues saluaient les naufragés d'une salve l’écume venait bordée après bordée partager leur sort dégoulinant le long des torses y laissant des colliers d'algues et des paillettes de sel la crème visqueuse emplissait le fond de la barque qui menaçait de chavirer quand la brume venant de nulle part et de partout commença d’engourdir l’air furieux privant progressivement la baille de ses vagues et dépouillant la nuit de son ciel elle coula sur les marins une chape où seules les respirations asynchrones permirent à chacun de percevoir cette présence rassurante d'un congénère vivant en apparence et cette espérance adoucit l'angoisse qui s'était installée chez eux depuis l'intérieur des tripes y faisant des plis et des noeuds inextricables lorsque enfin l'aube vint rompre la suite sans fin des effilochements de vapeur alors surgirent parmi les pollutions laiteuses les forteresses de muscles ruisselant d'une clarté sanguine lustrant les poitrines y composant des figures qui alternaient en empreintes spectrales et en lueurs de braises et les yeux incrédules des marins sillonnèrent leurs corps se repurent de leurs personnes posées tout à la fois minérales et chassieuses sur les bancs les regards qu'ils échangèrent s'enlisèrent entre les protubérances doubles qui pointaient sur leurs torses et pris de malaise ils auraient voulu s'évader dans le spectacle du cirque de la mer mais bien qu'elle présentât la houle les oiseaux fous les nuages comme des dais elle ne put provoquer autant d'émoi que ce qui pendouillait à leurs corps émergeant d'une terrible nuit il apparut à chacun que la tempête les avait travestis qu'ils n'étaient plus hommes et n'étaient pas vraiment femmes mais quelque invraisemblable mélange des deux sexes une voix s’éleva parmi les exclamations cria qu’ils avaient oublié la femme dans l'Ile du Diable et que la mer leur faisait payer cette forfaiture par cette transformation une voix rauque s'attaqua à la sorcière abandonnée qu'elle demeure en paix au fond de l'abysse et surtout qu'elle y reste elle qui depuis belle lurette les avait drogués avait endormi leur vigilance et soumis leur être aux caprices de ses recettes diaboliques alors suivirent des jours pareils à des jours en tous points pareils aux jours précédents et pareils à ceux qui succédèrent les mains se relayaient du biberon aux rames en un mouvement perpétuel sauf quand vraiment n'y tenant plus il fallait bien qu'elles aillent de la boîte de biscuits à l’une ou l’autre bouche ou qu'elles portent un gobelet presque vide au bord de lèvres craquelées peu à peu les bras abandonnèrent les rames les lèvres restèrent fermées sur leur soif scrutant les étendues rébarbatives de la flotte imbuvable relevant péniblement les paupières les yeux cherchaient obstinément un indice de terre délicieuse mais ni vignes ni vergers ni même rocs arides ne vinrent impressionner les rétines seulement se dressait au milieu d'eux protégée par leurs regards de tisons montant la garde la réserve de poudre de lait qui ne pouvait être contestée au bébé pas plus que sa part d'eau douce qui rendait plus intolérable à perte de vue autour de l'esquif l'eau salée qui les faisait vomir s'ils en buvaient par désespoir cependant au bout du temps incalculable imparti à l'éternité la mer prit pitié d'eux ou peut-être en fut-elle simplement dégoûtée en tout cas apparurent des goélands et des albatros tournoyant s'égosillant au-dessus du gros canot qui remontait les eaux vénéneuses du delta du grand fleuve des Indes où dans une crique saumâtre le tigre mangeur d'hommes les attendait fermement mais en vain non pas qu'ils n'aient pas débarqué afin de ramasser les crabes près de la mangrove et de cueillir les baies multicolores non pas non plus que le prince rayé de ces lieux n'ait surgi dans leur dos comme toujours avec la volonté de marauder leur chair mais pour le malheur de ses dents son regard félin loupant le nourrisson replet dissimulé sous la cape du capitaine avait heurté leur maigreur et n'avait rien reconnu du repas familier d’un carnassier dans le hideux pot-pourri d'ossements mâles et d'attributs féminins décharnés que la mer lui avait rejeté là aussi détournant ses crocs souverains leur avait-il laissé la paix des anéantis avant qu'à la ville chapatis et mulligatawny rivalisent pour effacer toute trace de dépérissement et c'est finalement munis d'amples bourrelets et de leurs récents attributs qu’ils dissimulaient soigneusement sous des chemises bouffantes que les membres de l'équipage disparurent parmi les éclats de vacarme hystérique des corneilles dans la pléthore des odeurs sous le grouillement des putréfactions et des crachats fusant de toutes parts pendant que Z. avec l'enfant sur ses bras abrité par une feuille de bananier qui le protégeait des jets d'une divinité pissant sa mousson sans retenue continuait sa route hypnotisé par les danses des flûtes des voleurs des poètes des singes des savants et des marchands réincarnés dans l'une quelconque de leurs vies en charmeurs de serpents et traînait sa raison vaincue par les regards des vaches étonnées drogué par les odeurs s'élevant des crémations sur les bords du fleuve cédé aux gourous aux putains et aux autres par les dieux las de s'esquinter à le dompter et partis s'amuser danser avec les comètes et autres giclées de bouse de la Grande Vache dont une incarnation grand-guignolesque broutait l'herbe entre les dalles sous la véranda où Z. s'était réfugié levant la tête ruminant sa pitance la bête pétait avec fracas durant ses lentes digestions sa tête flottait dans la réverbération à chaque meuglement l'enfant avait un sursaut se réveillait la regardait engouffrer sans repos ce que son cul dispendieux dispersait sans relâche ne détournant la tête de la bouseuse sacrée que pour se rendormir à ce point que le capitaine en acquit la conviction que cette grande Dame brune avec son pis massif devait être l'expression dans son essence même de la Mère et il se mit dès cet instant à épier les faits et gestes de la gent bovine femelle traînant dans les rues les maisons les temples les bureaux et les institutions sanitaires clairement omniprésentes comme des mères il apprit patiemment de la vache ses deux cents façons de marcher et ses trois cents manières de faire avec une incontestable dignité ce qui passerait sinon pour odieusement roter péter chier pisser il apprit à distinguer au premier coup d'oeil la petite vache de la grande vache celle dont c'est la première vie de celle dont c'est la quatrième il acquit enfin la conviction que c'est seulement en mangeant de la vache de quatrième réincarnation proche du nirvana qu'il pourrait s'attacher cette qualité femelle bien nécessaire pour s'occuper décemment de l'enfant tenu contre son sein par ses mains maladroites et comme il lui sembla une évidence que ses dents ne pourraient plonger en ces lieux dans la chair des vaches sacrées et que leur sang ne pourrait se mêler ici au sien sentant aussi l'urgence de rebâtir son corps avec leurs protéines essentielles il résolut de rentrer au port et pour la première fois de son existence il accepta d'être passager ordinaire d'une navigation qui bien qu'aérienne n'en finit pas d'entretenir avec la mer une relation de proximité qui lui déplut aussi haut et aussi longtemps qu'il se trouva au-dessus de l'eau et quand enfin l'avion atterrit sans aucun incident et qu’il réalisa pleinement que lui le capitaine Z. ne pourrait plus disparaître dans les tripes liquides de l'océan sa bouche soupira tout son soûl