Zelsa

    

LA MEDAILLE

   Avec un crissement de freins d'un autre âge son véhicule s'arrête devant le Aux Larmes d'Ecume il n'a pas besoin de chercher de scruter le bassin ou la mer car le Noces d'Eaux est déjà à quai en arrière-plan le soleil qui se couche peint un ciel de carte postale déploiement de larges nappes roses et mauves et sur les quais là où les bars marquent sombres terriers ou palais lumineux la frontière entre le monde de la mer et celui de la terre a fleuri çà et là une putain hâtive offrant son sourire éphémère à la nuit naissante il sort de l'habitacle de sa tire et s'imbibe du spectacle du port en longs glissements de ses yeux recevant passionnément les éclats des darses adossé à sa guimbarde il présente son corps à la lumière du soleil couchant donc aussi aux regards des marins perchés là-haut penchant leur tête par-dessus le bastingage ils crient pour attirer son attention depuis le pont l'un d'eux compose avec sa main des signes qui l'interpellent mais quand il fait mine de s'avancer d'éventuellement emprunter la passerelle pour monter à bord c'est une civière qui en descend un drap rouge et noir barre l'accès des yeux à son chargement et pourtant il n'a pas plus qu'un soupçon de doute une maigre hésitation avant de se convaincre que Zelsa est là et les marins ne lui laissent pas le temps d'en demander plus que déjà leurs voix se conjuguent disent ce qu'ils ont vécu lorsqu'ils sont allés chez elle après le douzième coup de minuit comme chaque nuit pour recevoir les augures les présages les pronostics et autres visions des tempêtes naufrages et aléas de toutes sortes qu'elle lisait dans sa boule de cristal ou dans la vibration des lames du Tarot ils lui disent que nourrissant leurs rétines incrédules la lumière de la lune éclairant le contour la surface les détails du visage et du corps inanimé leur avait fait voir qu'elle était là raide emmaillotée dans une robe éblouissante le hublot s'était ouvert sur la brume dehors et sur les lamentations des vagues qui en se brisant contre la coque faisaient cette voix sourde qui emplissait l'entour ils lui expriment ce qu'ils avaient ressenti que ce n'était pas possible qu'elle n'avait pas prévenu et ils ne voulaient pour preuve de cette impossibilité que la certitude qu'elle déchiffrait les entrailles de l'avenir par sa boule de cristal ou ses cartes du Tarot avec l'assurance remarquable qu'elle mettait dans toutes ses entreprises elle n'avait pas parlé de cette avancée soudaine du désert envahissant leurs vies aussi avaient-ils laissé leurs bouches se parler discuter leur stupeur constater l'évidence de leurs solitudes mises côte à côte lorsque parmi les dizaines d'horloges et de comtoises jalonnant le bateau quelques-unes avaient martelé une gueulante à leur passage et cela bien qu'elles aient été comme toutes les autres d'ailleurs aussi loin qu'ils auraient pu remonter dans le temps toujours et exclusivement programmées pour ne célébrer que minuit ce qui avait aspergé leur conscience de désarroi et peint sur leur tronche un masque peiné et fait souffler un vent de panique dans leurs oreilles c'est l'air qu'elles avaient agité tous les quarts d'heure bien plus nombreuses parmi les centaines qui colonisaient le vaisseau de sorte qu’à midi quand toutes les prêtresses du temps avaient vociféré leurs ding-dong et autres ting-tong entendant ceux-ci comme des coups de semonce comme l'annonce d'une nouvelle catastrophe ils avaient décidé qu'une action radicale devrait sur le champ rétablir leur prise sur leur devenir formant des équipes ils descendaient les escaliers puis les remontaient les mains rivées sur le corps d'une comtoise et pourtant certaines tentèrent de résister opposant leur masse colossale nourrissant une force d'inertie apparemment irrésistible mais à ce moment rien n'était en état de se mesurer avec le déchaînement auquel ils avaient souscrit démolissant les plus lourdes à la cognée portant les autres dans leurs bras sur le dos à deux ou même à quatre ramassant les morceaux de celles qui croyaient pouvoir se débiner en se décomposant et ils les avaient toutes envoyées dinguer sur l'océan toutes sauf une qui dans la chambre de Zelsa continuait à battre le Temps discrètement et lorsqu'ils étaient allés la chercher pour lui faire son affaire à elle aussi des lueurs fugaces parcouraient la chevelure de la morte qui coulait sur son bras lequel semblait désigner de l'autre côté de la pièce un long bahut où leurs regards se perdirent perplexes et les coups de quinze heures avaient déjà sonné à la grande horloge lorsque sans trop savoir comment leurs mains avaient découvert saisi et enfoncé en plusieurs poussées une clef à tête de taureau et cornes de platine qui d'une pression rotative faisant reculer le pêne dormant avait ouvert la serrure si bien que le couvercle hissé par deux bras musculeux s'était enfin relevé dévoilant un intérieur rempli de lingots d'or et de colliers de perles fines d'amulettes et de soies brunes et violacées tendues au-dessus d'un bol de porcelaine blanche à cercles bleus posé contre un biberon sur les lingots tout à côté desquels les photographies pêle-mêle d'une négresse au sexe béant avaient jeté un trouble profond chez ces marins non pas tant parce qu'ils lorgnaient les bienfaits de l'amour montrés sous de consternantes couleurs mais parce qu'une fois pour toutes elle la négresse du capitaine ils la trouvaient insupportable à voir ou à évoquer sous n'importe quel angle support ou forme puisqu’ils s'étaient faits à l'idée irrévocable qu'elle était avec sa sorcellerie ses recettes extravagantes et ses breuvages mystérieux seule responsable de leur hermaphrodisme panaché douloureux qu'ils se refusaient à souffrir et tandis qu'ils continuent de lui parler sur le quai de ces choses qui les ont bouleversés à bord du Noces d'Eaux et que les passants intrigués se sont amassés formant une ceinture humaine ils ouvrent la porte du Aux Larmes d'Ecume et s'orientent fermement vers l'arrière-salle ils y déposent la dépouille et le coffre dans lequel lui le fils demeure à égarer ses mains qui fébriles en remontent des statuettes au ventre proéminent et des fioles marquées à l'ivoire incisé traversé de signes indéchiffrables lorsque le prenant au dépourvu ses doigts rencontrent la consistance lisse de papiers photographiques qui dégagés précautionneusement lui livrent la chair pulpeuse de Marie-Ange et habitant le plan arrière un corps mâle athlétique appui solide depuis lequel elle s'abandonne à sa contemplation confondue et il y a pour conclure et l'étourdir plus encore au cou de l’homme un collier familier avec pour affermir son émoi la médaille gravée ZELSA quand il soulève le drap qui recouvre le corps et arrache l'étoffe d'un geste emporté la médaille est toujours là