Une coulée noire et pentue vers la gauche en équilibre précaire sur le relief agité puis une à droite noire encore ou grise en aplat ou montant et descendant les courbes se succèdent sans trêve épousent les formes rondes souples de la terre parfois modelée d'une manière si abrupte qu'il se sent happé au bord de précipices moirés cela pourrait tout aussi bien être un torrent qui chute majestueux c'est une simple voie goudronnée puis enfin une route large sur ses bords les arbres les haies défilent plus que pressés et dans les plats émaillés de mares dans les plaines qu'il traverse les fermes granges chapelles casernes et les grosses vaches laitières et les cochons crottés ne sont que des esquisses de leurs formes son allure extravagante par l'attention qu'elle exige le retient de sombrer dans l'entrechoquement des fantasmes de la plage du Bateau-Aquarium de la maison de campagne de la combe du pensionnat de ce port où il va attendre le retour du Noces d'Eaux qu'à sa droite sur le siège du passager comme prenant toute la place la dernière lettre de Zelsa lui a annoncé pour demain en fin d'après-midi il pourra s'exposer à l'émotion de revoir et le bateau et elle qu'il n'a plus approchés ni l'un ni l'autre depuis un temps qui lui paraît invraisemblable soudain un troupeau devant lui fait barrage son pied bascule écrase la pédale de frein en faisant crier les pneus les vaches goguenardes inondent la route du déferlement de leurs fèces sous le regard de vieilles vachères postées là fumant royales au bord de la chaussée ou adossées au corps rude d'un chêne séculaire un bonnet à larges ailes coiffe l’une d’elle et une robe ample en drap carmin à volants bleu marine l'habille et les autres sont pareillement mises quand elles laissent leurs doigts s'introduire dans la boîte en argent ouvragé accrochée à leur ceinture dégager la rondeur d'un gros havane et chercher dans leur blouson de cuir à boutons d'or les allumettes en donnant à leurs gestes la beauté du rite séculaire de la fulguration du soufre elles allument le cigare posément leurs lèvres durcissent leurs joues se creusent elles aspirent le londrès et comme pour étonner le ciel elles recrachent peu à peu des nénuphars géants des baobabs évanescents des forteresses étiolées et lui ne peut se distraire de la consumation splendide de ces trésors de flibustiers car c'est ici à quelques heures de la mer que les aïeuls pirates et corsaires de ces femmes se sont retirés naguère quittant d'un coup la mer les combats les combines ils ont racheté avec l'or de leurs pillages et de leurs trafics les terres les animaux les fermes et même l'auberge bariolée de briques multicolores flanquée d'une annexe à motifs denticulaires gardée jour et nuit par des hommes fiers qui se relaient pour veiller à la conservation de ces havanes antiques dont la combustion dégage une fumée plus dense que la brume des mers et dont le goût est un subtil mélange d'enfer et de paradis capable de transporter l'esprit au-delà des étoiles si bien que lorsque son regard fasciné par les vachères croise l'enseigne de l'auberge c'est-à-dire la réplique en bois d'un énorme cigare faisant deux bons mètres avec des ancres de bronze à ses bouts alors une voix intérieure lui souffle que l'enchantement inattendu de ce lieu lui permettra d’attendre calmement jusqu'à demain midi ses jambes en mouvements élastiques l'amènent à l'intérieur de l'auberge derrière le bureau de réception deux grosses pattes velues s'affairent l'une ouvre le registre et l'autre griffonne à la plume mais plus mobiles que la plume les pupilles au milieu d'une paire d'yeux jaunes lui lancent des oeillades inquisitrices qui se répandent sur son corps retombent sur le registre hésitent à accepter formellement la présence de cet étranger enfin le métal froid d'une clé heurte la paume de sa main et finit par lui ouvrir sa chambre quelques instants plus tard sous l'eau de la douche et la mousse blanche du savon il sent ses pensées dériver vers la mer et le Noces d'Eaux puis sans oublier la lettre de Zelsa il descend pousse la porte de la salle où l'on est en train de servir le dîner il voit ces mêmes coiffes ces mêmes robes rouges et bleues ce cuir hâlé d'un côté les femmes en demi-cercle pétunent tirent sur leur gros boulon laissent la musique de leur voix essaimer traversant les volutes de fumée leurs mots rejoignent ceux des hommes en demi-cercle eux aussi et lui il n'a pas le choix il s'assied là où il y a des sièges libres entre les deux demi-cercles face à l'hélice d'aération qui tourne lentement recréant l'alizé du large et brassant cette fumée que les femmes diffusent comme un encens pour faire oublier aux hommes les vagues stagnantes de purin et cette vie d'agriculteurs exposés aux tempêtes de méthane des vaches pétant péremptoires et plutôt que de pleurer sur les méfaits de l'Histoire les mots flottent s'échangent s'assemblent en phrases animées font revivre la mémoire des temps héroïques de la flibuste il en oublie la potée et les saucisses dessus qu'on vient de lui apporter et déployant les feuillets de la lettre comme une voilure les tournant du côté du vent que lui envoie la grande hélice il se laisse aller vers Zelsa porté par le courant des mots en vagues de phrases disant qu'elle aimerait le revoir et aussi qu'elle ne l’invite pas à la rejoindre sur les miroitements de la mer mais au contraire sur la terre ferme ayant appris que le café Aux Larmes d'Ecume était à remettre elle l'avait acquis depuis la banque poussiéreuse d'un archipel du bout du monde bien décidée à mettre un point final à ses courses à remplacer les trépidations du moteur de bateau par celles des compresseurs des frigos à laisser sa bouche parler de sa vie et de la mer avec tout un chacun à laisser son regard couver les darses du port elle lui propose de rallier ce lieu comme il l’avait déjà compris à force de laisser ses yeux vaguer sur la lettre avant qu'il eût pris la route mais ce qui gonfle maintenant en lui et l'envahit comme un étourdissement tandis que son regard une nouvelle fois palpe les lignes et entre elles imagine Zelsa au milieu de son équipage dans le brouhaha des discussions et des nuages de fumée tenant tête immobile à l'ennui dans le Aux Larmes d'Ecume peuplé d'ancres rouillées de filets fatigués et pourquoi pas d'une hélice orgueilleuse pareille à celle de cette pièce-ci rendant tangible le temps qui s'écoule ce qu'il comprend tout à coup par la décrépitude de l’écriture qui trébuche sur les mots de plus en plus illisibles c’est que le temps l’a saisie et que c'est moins elle Zelsa qui se prépare à larguer la mer pour retrouver la terre ferme que le temps qui l'accule à quitter la mer pour s'unir à la terre peut-être comme ces femmes et ces hommes que l'âge a assagis tout autour de lui