Jouant avec la médaille entre ses doigts ayant enfin accepté qu'elle lui donne son nom Zelsa avait tendu les bras poussant les battants des persiennes et dans le carré qui ouvrait l'enveloppe de la pièce sur la ville elle regardait au loin la rocade circulaire séparer les plaines de tuiles rouges d'avec les toundras de ciments ondulés là naissaient les larges avenues qui traversaient la cité drainant les forces vives vers les gratte-ciel du centre d’affaires à la périphérie leurs affluents tortueux ruisselaient charriant dans leurs trafics sombres et denses de pauvres bougres et bougresses arrachés trop tôt de gîtes nécessiteux et dont la fatigue accumulée dans les rides gouttait sur le pavé donnant à ces voies-là un reflet pitoyable qui faisait dodeliner les têtes pendant aux cous mous des chiens que la disette forçait à suivre les jambes lasses emportant ces hommes et ces femmes fanés vers les fabriques d’où sortait une noria de camions allant au port décharger tous les objets qui bourraient les cales des cargos en partance vers les halles du monde mais la vue de Zelsa se détacha vite des vicissitudes des faubourgs empruntant le boulevard principal elle s’approcha des splendeurs de la mer au long de laquelle les restaurants multipliaient leur présence mêlant tables et chaises de terrasse en parterres multicolores hantés d'odeurs délectables quand le vent du large ne rabattait pas les relents des ordures débordant des sacs empestant les trottoirs des voisins qui souvent étaient ces bars noirs et mauves aux devantures encore endormies où le soir des mains douces viendraient chatouiller les bourrelets des clients et palper les billets et glisser des doigts enroulés s'encanaillant déboulant le long de l'érection que ne chercherait pas à dissimuler la bouteille de champagne lâchant sa mousse par bordées dans la cavité du verre éclusé en des tête-à-tête passés à crever les bulles jusqu'à ce que les corps soient rendus aux rues qui venaient se jeter dans le port avec un fracas de pavés brutalisant les pneumatiques des voitures comme aussi les chevilles des piétons mêlant les exclamations blasphématoires aux coups de klaxon et aux cris des oiseaux s'éloignant d'un coup en nuages d'orage montant très haut soigner leurs nerfs quand soudain la trame sombre du delta que Zelsa pouvait observer s'étaler chargée de la tristesse de cette terre s'égaya car voilà qu’aux alentours du port fleurissaient des taches de couleur émaillant d'abord la grisaille puis la repoussant sur les bords en un mince liseré bordant de larges bandes colorées intriguant les volatiles et éveillant le regard de Zelsa qui vola au-dessus des toits plongea piqua pour saisir de plus près c'était un blanc exsudat de dentelles de chantilly bariolé avec l'éclat des chiffes violettes parme limon suintant de la cité c'était aussi une mousse mêlant crêpes safran corail ou par endroits pervenche dans laquelle étaient fichés les corps fiers de putains défilant au pas affranchi chaque rue apportait son lot grossissant le tohu-bohu en zoomant encore c'était une procession de bustiers provocants gansés de lilas et de boxer-shorts satinés côtoyant des caracos à bretelles brodées noir sur saphir et à base volantée festonnée tombant sur des bas mouchetés naissant sous un serre-taille smocké autour des rondeurs ce premier groupe d’allure dansante se concluait en brassières et paréos courts puis cédait le pavé à une formation de guêpières crépusculaires avec bonnet et plastron en dentelle sur tulle sous lesquelles les charmes détériorés des anciennes marquées par les assauts du temps avaient été dissimulés tandis qu'à l'avant déjà les chairs constituant la farce lubrique bourrant les dentelles baleinées balconnées des plus jeunes étaient au port s'y rassemblant en gros bouquets chamarrés et cela faisait un jardin de fleurs voluptueuses proposées à Zelsa qui se sentit d'un coup déplacée dans sa chambre maintenant projetée à sa fenêtre presque basculée pour respirer les parfums lointains elle eut ce sentiment croissant débordant d'être elle aussi nid de soies délicates et floraison de dentelles ses mains descendirent le long de son ventre s'arquant se détendant jouant avec la boucle elles défirent la ceinture et retirèrent de ses jambes l'écorce trop rude d'un pantalon fait d’une toile bonne à rapiécer la grand-voile et elle ouvrit le paquet déposé sur le bureau depuis les semaines qu'elle l'avait acheté un jour où sortant de son deux-pièces elle avait jeté son corps dans la rue traversé la mêlée des automobiles bousculant au besoin les passants en tout cas marchant résolument elle s'était arrêtée en plein coeur du centre commercial le regard amarré à une vitrine elle avait reluqué les taffetas mélangés et les gazars de soie et les femmes qui sortaient de la boutique le visage habité d’un sourire au-dessus de leurs mains chargées elle était enfin entrée avait avisé un pantalon marron en coton gratté mais tandis qu'elle le tendait au vendeur ce dernier l’avait convaincue des avantages irrésistibles d’une jupe longue drapée à paillettes encre sur jupon de tulle bouillonné et la retirant maintenant de l’emballage qui la dissimulait sur son bureau Zelsa baigna bientôt ses cuisses dans la bienveillance plissée du jupon ainsi métamorphosée elle se pencha au-dessus du berceau de l’enfant où l'air chantait la respiration d'un sommeil profond elle rajusta la couverture contempla son fils un court instant et fermant la porte sans bruit elle descendit dans la rue toujours plus bas jusqu'au port où ses atours se fondirent dans la masse ondulante des catins qu'entraînait à cet instant une voix de prophétesse portée par un mégaphone qui parlait d'un endroit nouveau prodigieux où toutes elles seraient traitées comme des reines face aux bateaux de pêche qui restaient cloués car leurs voiles n'avaient plus droit à un souffle la brise portait les mots filant comme des poissons entre les récifs enfin le cortège quitta la place et s'arrachant à l'interminable odeur des eucalyptus il contourna le chevet de l'église monta le raidillon entre les maisons chargées de balcons croulant sous les débordements des géraniums les femmes suivirent les mots et leurs promesses de volupté jusqu'à ce que sur une esplanade toute de marbre rose se présentât la splendide bâtisse d'un ancien caravansérail hérissé de tourelles et Zelsa se joignant à ces corps qui se pressaient contre le sien se laissa emporter par la pullulation exaltée qui disparaissait dans le bâtiment levant les yeux elle contempla les tours qui s'illuminaient progressivement emplies du bruit de toutes ces dames dont les circulations se distribuaient à présent selon les ordres de la même voix éconduisant doucement celles dont les visages de pleine lune ou les culs de chamelle retourneraient se fondre dans le dédale des ruelles serpentines piquetées de puta vulgaris jusqu'au port car ici ne demeurerait qu’une constellation de femmes plus belles que les Pléiades et plus spectaculaires que les Céphéides aux confins de la mer et du ciel le Caravansérail brillerait comme un phare pour répondre à Hercule et au Serpentaire pour éblouir l'Aigle et le Verseau et les navires voguant au large sous les volutes de lumière déployées dans l'océan cosmique ne pourraient fuir sa gravitation ils perdraient inéluctablement à son approche leur équipage auquel ce panthéon d’un culte inédit du plaisir arracherait de larges traînées de monnaie et de semence et Zelsa écoutant sa voix intérieure ou peut-être la voix prophétesse laissa ses mains tirer sa chevelure en arrière comme la queue d'une comète et d'une démarche sûre elle pénétra dans la maison close quand elle franchit le seuil il y avait la lumière de Bételgeuse dans l'éclat de son regard