Zelsa

    

LA COMBE

   Ses yeux ne virent pas immédiatement le mufle de la montagne répartie en deux masses grandioses elle écrasait en son sein la route qui par une succession de lacets accrochés aux plis du roc aboutissait au sommet du col y entrait large royale puis dévalait l'échancrure profonde de l'autre côté il pénétra les entrailles du V fut subjugué par l'ampleur du volume de cette cathédrale érigée à l'envers creusée donc patiemment dans la roche comme si le vent lassé de se réincarner en bouffées fugaces dédiait le plus beau de ses existences à la réalisation de ce sanctuaire hors de proportion que des mosaïques de réflexions lumineuses marquaient de signes secrets pénétrant son esprit d'interrogations ponctuelles car si en quittant ce matin le Bateau-Aquarium il avait cru maîtriser sa progression menant sa voiture comme il l'entendait il devait maintenant déchanter et loin de pouvoir cheminer selon son goût et savourer l'espace posément tempo sarabande c'était au contraire l'espace qui l'emportait en coulant torrentueusement entre les flancs du défilé où régnait une atmosphère singulière qui avant d'obnubiler son cerveau avait commencé par forcer ses pavillons y tourbillonnant et ce qui n'était au porche de ce déambulatoire des courants d'air qu'un pépiement fluet avait gonflé de sorte que l'on entendait les rugissements d'un dogue le vent mugissait d'une voix fêlée qui lui paraissait abominable mais une rafale le jeta au bout de la nef et d'une absidiole stuquée de pierre noire parcourue de frissons moussus la route déboucha sur un espace gigantesque coupé dans un ordre assuré bien que totalement imperméable aux raisons humaines le long de profils de géants émaciés aux nuances ocre sanguine et violet sur fond de pierre et de terre le barouf du vent tonitrua et ses conduits auditifs s'empiffrèrent jusqu’au dégoût des sifflements graveleux de l’air des geignements stridents du roc écorché et ces sortes de rires et de pleurs s'enlaçaient dans un tango révulsant virevoltant aux limbes du pensable là où le coeur manque il n'y avait pour lui plus aucun doute il retrouvait cette route où Zelsa l'avait emporté quand il eut sept ans c'était bien cette brutalité inimitable du vent arrachant au site ces plaintes qui lui avaient rendu plus insignifiante encore sa propre souffrance alors que les constellations n'étaient plus que des souvenirs étiolés et que les nuages d'encre plaquaient sur la voûte céleste des monstres qu'il ne voulait pas envisager recroquevillé son tronc son bassin et ses jambes tremblant secouant la banquette arrière tandis que Zelsa au volant ne disait rien et d'ailleurs elle aurait laissé sa bouche abandonner quelque mot qu'il n'aurait pu recevoir cette aumône puisque le vent pénétrant dans l'habitacle aurait déchiré en chuintements ces phrases tant attendues car enfin en habillant sa chair fébrile vers deux heures du matin après l'avoir anéanti avec cette invraisemblance qu'elle n'était pas sa mère après l'avoir relevé pour le conduire au pensionnat comme elle avait dit en prononçant gravement ce terme qui ne signifiait rien pour lui à ce moment elle l'avait mis dans une voiture la première qu'il lui connaissait et la première aussi qu'il prenait il aurait souhaité que Zelsa agence à la suite et pourquoi pas à l'encontre de cela une kyrielle de phrases réconfortantes mais il n'avait eu à écouter que le mordant de ce vent éternel qu'il entend maintenant encore défoncer le site le remplir de gloussements glapissements se joignant aux croassements des corbeaux qui accompagnent sa descente puis l'abandonnent vingt minutes plus tard quand le mont pleurnichard n'est plus dans son rétroviseur qu'une image inoffensive il reconnaît devant lui le pensionnat