Le vent constant étirait la chevelure en panache doré et pour le nourrisson qui la regardait de bas en haut depuis les bras massifs arrondis en un nid c'était une extension de la voile mouvante de la cange nouée aux nuages fluant dans le ciel qui se brouillait aux confins du visage Zelsa restait ainsi des heures sempiternelles appuyée au bastingage quand il blottissait sa chair contre son sein paraissant l'ignorer mélancolique elle n'avait d'yeux que pour les jeux de l'eau avec la lumière et s'étourdissait du corps émeraude de l'océan comme de celui d'un amant perdu il avait un an lorsqu'elle lui fit livrer dans un coin de tribord du pont un tas de sable montant en une dune ambrée qui avec la mer du petit bassin où nageaient trois requins et avec l'océan du grand bassin où folâtrait un couple de bélougas lui faisait son littoral à lui il y passait la plus grande partie de ses journées à observer les ripailles des premiers et à écouter les chants des seconds captés dans l'eau par des hydrophones et rendus à l'air par un jeu d'amplificateurs et de haut-parleurs qui emplissaient l'atmosphère des hymnes ensorcelants de ces canaris des mers quand l'essaim fourmillant des visiteurs ne les couvrait pas du tapage de leurs voix ne lui laissant pour toute consolation que l'agitation de ses doigts fouillant le sable souple de sa dune y faisant des rotondités et des fronces pour ses deux ans il s'avisa qu'en remplissant son seau au bas du tas et en le déversant au sommet du côté de la rambarde il pourrait élever son regard jusqu'à la lisse et au-delà de celle-ci il découvrit un midi stupéfait la vraie plage où les flots flirtent avec la côte il vit la crique sablonneuse poudrée de corps d'un bronze étincelant et la vue de ce bûcher où les communautés d'hommes de femmes et d'enfants oints d'huiles aux parfums denses et tenaces gisaient grillant sous le soleil s'offrant sans doute en sacrifice braquant leurs têtes inertes fixant la mer comme s'il devait surgir de ses fonds quelque divinité fantastique cette vue le laissa pantelant car là où le sable joue avec l'eau au jeu des marées et que migrent avec elles les bancs de bronzeurs et leurs diablotins pain d'épice il ne put qu'admirer incrédule le labeur des autres enfants qui produisaient des forts et des citadelles et des souks aux fleurs de papier qu'il convoitait au point de se figer ainsi que de la glaise lorsqu'il entendait la marée haute s'approcher avec ses vagues répéter sans discontinuer sable vous êtes nés et vous retournerez au sable tandis qu'étaient dissous les manoirs et les casemates et que les petits drôles semblaient lui intimer de les rejoindre à danser écrabouiller bousiller leurs tourelles sautant dessus frénétiquement avant que la mer n'avale d'une bouchée ces gros pâtés jaunes toujours Zelsa le détournait de ce spectacle pour le consoler elle étendait sa main et prenant la sienne toute menue elle la pointait vers les flots désignant par son mouvement et ses arrêts les navires qui passaient devant eux se dirigeant vers le port ou en sortant en une ronde continuelle obéissant aux règles obscures du négoce il n'avait pas trois ans qu'elle s'évertua à lui inculquer ces détails qui distinguent le morutier du sardinier ou le cargo chargé de machines-outils du minéralier aux cales comblées par la limonite et toutes ces révélations s'en allaient s'éparpiller se dissiper avec le vent vu que lui ce qui aimantait son désir c'était la plage et cette mer si proche bleue verte changeante que Zelsa semblait ne jamais vouloir rejoindre c’était non tant les navires qui laissaient leur sillage grandir en V sur l'eau que l'eau elle-même dans laquelle les enfants se baignaient avec des cris de ravissement et lorsque Zelsa lui parlait des bulbes d'étrave et des mâts de charges ou du gouvernail et de la timonerie après tous les efforts que cela imposait à son attention ne l'écoutant plus calfeutré dans un néant bienfaisant il laissait son regard flotter comme un glaçon dans la limonade mais quand il eut quatre ans répondant à sa requête martelée du matin jusqu'au soir de quitter l'univers trop coutumier du pont pour explorer les territoires féeriques de la plage elle l'emmena par des volées de marches qui débouchèrent plutôt que sur le littoral qu'il chérissait simplement dans de longs boyaux sombres ou encore sur d'autres escaliers jusqu'à ne plus pouvoir imaginer que tous deux s'arrêteraient de descendre d'errer dans d'autres galeries enfin des bribes de bruit lui parvinrent qui nourrirent son fol espoir de fouler le sable chaud et à ce moment où il croyait enfin débouler courir éperdu vers la mer ils entrèrent dans la grande cale du Bateau-Aquarium se joignirent aux visiteurs et il bascula dans les affres de la mer intérieure de la cange car ce qui était donné là en pâture à sa vue n'était ni la douceur ondulante du sable ni l'aménité azurée du ciel ni l'opulence du corps de la vraie mer mais des peintures et des sculptures non pas de ce sable onctueux ni de ce ciel limpide ni de cette eau moussante c'était d'emblée le gouffre de ses abysses où peuplant les murs et même le sol une cohue d'êtres marins monstrueux mi-poissons mi-démons s'entassaient en des tableaux extravagants forçant l'attention s'en emparant la précipitant dans un cauchemar véhément que les bouches des enfants propageaient lorsqu'ils couraient entre les adultes les accablant de questions en forme de plaintes quand leurs mains serraient les leurs exaspérées la pierre des murs se boursouflait en différents endroits devenait sous le fard d'enduits pigmentés gueules d'alligators fichées dans des corps de cachalots accoutrés de dents pareilles à des pieux et recrachant les viscères de leurs victimes en giclées qui éclaboussaient un ciel lourd de poussières volcaniques et cette scène l'avait empli d'horreur courant à perdre haleine rebroussant chemin dans les escaliers traversant les couloirs par instinct de survie il était remonté sur le pont contempler sa mer et son océan à lui et depuis ce moment chaque fois que ses yeux dépassaient la frontière du bastingage et rencontraient la démesure de l'eau s'étendant jusqu'à l'horizon et qu'il comparait la taille riquiqui du petit et du grand bassin à cette infinité il se rendait à l'évidence que les vraies baleines blanches et les vrais requins de la haute mer n'étaient pas ces congénères d'aquarium qu'il avait sous les yeux et ne devaient être rien de moins que les créatures illimitées qu'il pressentait la nuit lorsqu'en s'échappant de sa chambre il venait sur le pont écouter la rumeur à perte de vue brisée par l’écho des chants ricochant sur le ciel quand le brouillard se levait péremptoire et se répandait sur la mer enveloppait le Bateau-Aquarium le plongeant dans les ombres du mystère et que profitant de cette intimité suprême les bélougas authentiques tétaient la lune et broutaient les étoiles et que les bancs de brume s'étiraient pareils à des pieuvres faramineuses décomposées disloquées et que la houle semblait être le fait de requins dont la queue creusait des failles au fond des océans et la tête à des milliers de kilomètres de là s'ébrouait causant un remue-ménage sans nom dont les répercussions venaient s'éteindre en vagues perpétuelles sur la plage aussi passait-il souvent la moitié de la nuit tremblant à examiner la surface striée de la baille tandis que défilaient dans sa tête tous ces monstres que les fresques de la cale dépeignaient sans chichis terré derrière le bastingage il guettait par un petit trou discret l'approche du rostre de l'un de ces poissons mangeurs d'îles et de continents qui avaient pensait-il modelé le paysage de la côte venant la nuit à l'insu de tous grignoter les criques et creuser les calanques mais jamais son regard perplexe n'avait pu les voir et pour l'étonner davantage tous les jours du matin jusqu'au soir les paquebots multicolores et les beaux voiliers passaient au large paisiblement sans qu'aucun disparaisse aspiré comme du krill et lorsque le coucher du soleil se répandait sanguinolent donnant aux scènes des fresques de la cale la consistance du réel il restait prostré les pupilles rivées sur la plage où les baigneurs se précipitaient dans la mer en riant d'une manière si sincèrement incompréhensible s'aspergeaient de ce bain de sang et plus jamais il n'insista pour que Zelsa l'emmène les rejoindre