Zelsa

    

L'ORCHESTRE

   Le port comme une patte énorme étirée magistrale couvrait la mer de ses jetées de phalanges noires et grises dessinant sur les miroitements en dégradés de turquoise des doigts tranchants comme des lames tout autour les navires marchands les barques les cotres les schooners s'agglutinaient pareils aux grosses moules collées aux môles grisâtres palmant tous ces doigts de bassins et de darses en grands damiers chamarrés face à la muraille safran et chamois du bordé du Noces d'Eaux des dockers à la peau de bronze et des pêcheurs dont les jambes s'engouffraient dans d'immenses bottes maculées d'éclats trempées dans une boue de tripes de fretin et quelques petites gouapes plombées des fins de nuit portuaire ou de hâves tenanciers de tripot et encore tant d'autres intrigués laissaient d'amples sifflements passer entre leurs lèvres leur regard familier des prestations athlétiques des albatros pélicans cormorans goélands ne se lassait pas de reluquer cet équipage sorti tout droit du côté sortie des artistes d'un théâtre de l'ambiguïté sexuelle mélanges de paons calaos grues baléniceps perchés sur le bastingage commandant la manoeuvre qui en l’occurrence était cette bizarre danse du filet sur la coque où montait somptueuse l'ombre d'une pieuvre suggérant au-delà des charmes de l'illusion un piano à queue dont les cordes frissonnaient encore des rumeurs qu'y avait laissées une musique intemporelle et les exclamations que la foule amassée laissait échapper encourageaient la grue haute orangée à pêcher sur le quai ce qui n'était jamais du poisson mais des trompettes trombones cornets à pistons hélicons sousaphones pour chanter murmurer soupirer mais aussi pour barrir plus fort que l'éléphant furieux et aussi des cistres grandioses au son d'outre-caverne des lurs de bronze comme des défenses de mammouths un paon fier luxuriant offrant son corps en résonateur d'un esrar frémissant et des marimbas qui déployaient leurs lames et dessous leurs calebasses et dedans leurs oeufs d'araignées parachevant ces sons étagés comme les marches d'un escalier de vibrations escaladant le firmament jusqu'au paradis et encore un virginal peint comme un retable un gong lunaire pour se faire entendre des étoiles deux quintons à volute en buste de sirène une pandourine dont les trois rosaces étaient au pourtour incrustées de nacre assurant la dignité de son timbre des cors en porcelaine des trombones à pavillon en forme de gueule de brochet et des cithares binious sanzas cornemuses psaltérions à n'en plus finir de s'éblouir et des saquebutes bongos halils fistules phorminx charangos kakkos à faire chanter des crustacés lunaires jouer des escargots de jade danser des serpents de corail et puis des tayoucs baganas chrottas nébels pignates rhombes gavals et ainsi de suite à en perdre les noms et lui sur le pont contemplait le ciel impeccablement dépouillé des amas de floconneuse vapeur qui l'encombraient la veille en errant quelque peu funambule puis en suivant le grand filet et les deux nasses plus modestes qui remontaient ces prises venant des profondeurs de l'histoire son regard d'enfant étonné s'émouvait par moments d'une larme coulant marquant son sillage sur sa joue mouillant sa lèvre humectant les exclamations en rubans d'onomatopées que sa bouche articulait pour traduire son émotion sèche du souffle la traversant à un rythme qui s’emballait en rejetant tout cet air qu'il respirait comme un forcené depuis ce temps d'avant l'embarquement et durant le chargement des instruments et encore après lorsqu'en s'aidant du propulseur d'étrave droit le bateau s'était écarté du quai et qu'il avait traversé la darse avec un rugissement profond de corne de brume