Zelsa

    

L'HEURE

   Délaissant les sabliers ridicules et négligeant aussi les gnomons ces capricieux cadrans solaires qu'effarouche le premier nuage et renonçant encore aux clepsydres égyptiennes belles mais trop frustes le Temps s'enthousiasme pour la grande horloge comtoise qui s'affiche là tout au bout de la salle de navigation au coeur du vaisseau un bouquet de dorures incrusté sur son corps acajou ses pieds délicatement posés sur le bois noir du plancher fièrement adossée à la cloison fascinante et offerte c'est elle l'aimable comtoise que le Temps désire il la contemple la dévore ne se contient plus la chevelure de Zelsa simplement arrangée façon brouillard traverse son visage c'est un blé doré ondulant sous le vent s'immisçant par le hublot qui s'est ouvert sur la nuit coulant profonde dans la pièce charriant la lumière de la lune rousse qui flamboie sur le corps acajou de l'horloge tandis que Zelsa tire son cou vers l'arrière à la limite de l'extension de ses cervicales sa tête renversée enfonçant creusant légèrement le dossier du fauteuil elle sent la déflagration de son souffle tout près rodant tout autour et déjà presque en elle et lui le Temps qui émerge de son éternité avec ses yeux de poulpe géant comme gonflés par des millénaires de manque il a quelque chose de reptile quand il rampe sur le ressort moteur se déchaîne salace entre les spires il se vautre pénètre le ventre de la pendule épouse chacune de ses oscillations caresse de l'intérieur tous ses rouages se glisse le long des aiguilles qui s'abandonnent le seigneur de l'Histoire a des lancées dans les reins il voit des châtaigniers émondés très cambrés et des grottes ouvertes il lui pousse des mains de toutes parts et des bouches et des lèvres pour bécoter la virole mignoter le coq enclasser le cliquet mignarder les goupilles de raquettes bouchonner les palettes titiller l'ancre suçoter les ressorts de clapet d'une et de deux et de dizaines de comtoises de son sublime harem de toutes ces belles captives dont il raffole et que Zelsa lui a réservées à son usage exclusif à raison d'une pour chaque cabine couloir salle mess débarras ou toute autre pièce du bateau elles sont offrandes racées précieuses allouées à un territoire méticuleusement délimité pour qu'il n'y ait nulle part sur le navire un morceau d'espace même infinitésimal où elles ne fassent valoir leurs charmes et exercent cette attraction qu'elle Zelsa veut incorruptible de sorte que où qu'elle soit avec son corps depuis le pont jusqu'à la salle des machines il y ait toujours en évidence aux abords immédiats de la citadelle de sa chair cet appât qu'elle souhaite infaillible pour le mobiliser lui le Temps et le détourner d'elle il y a les suisses et les françaises les japonaises et les indiennes les grandes avec de gros ventres et une boule énorme entre leurs jambes les marrantes avec des voix cocasses qui chantent les heures de bonheur auprès de leur amant elles sont noires élancées rehaussées d'épées d'ivoire ou brunes marquetées ou encore blondes aux aiguilles perses sur fond d'albâtre ici fort plates là franchement replètes et toutes avec des tatouages très fins des signes sacrés qui semblent porter un message mystérieux le Nomade omniprésent se perd dans leurs bras dorés de matrones entre ces aiguilles charnues au galbe tendu il se laisse étreindre tendrement mais il ne peut se calmer s'arrêter prendre de son temps il ne va pas se mutiler alors il les travaille avec acharnement il souffle et sue elles ont des yeux de biches et des saveurs de cire il est Casanova et elles frémissent à l'unisson il les besogne et elles gémissent jouissent et crient leur tic-tac dont Zelsa perçoit chaque fois de plus en plus distinctement l'enflement plus fort plus épais alors montant de toutes les pièces à la fois comme un débordement total jaillissant des cales ou coulant du pont traversant le mess en ébranlant les cabines imposant sa voix dans la salle de navigation le premier des douze coups de minuit claque monumental définitif arrêt de mort du jour écoulé tandis qu'une sensation nouvelle s'empare de la chair de Zelsa et l'étreint dans la lumière mauve et rousse de la pièce elle se sent soudain au plus mal dans cette atmosphère de cuivre quand le deuxième coup de minuit roule irréfragable tonitrué par toutes celles qu'elle a données en offrande au Temps pour apaiser sa libido tant elle redoute les élans impitoyables qu'il peut avoir et s'alarme de son amitié comme d'un effroyable châtiment appréhendant de voir battre les ailes de son désir souffler ce vent infâme qui lui assèche la peau y modelant des vallées profondes sordides elle ne peut plus se soustraire à cette évidence que lui le Temps ne s'est pas contenté des joies mécaniques qu'elle lui propose qu'il est en transe et que son excitation va déborder sur tout et sur elle et la bourrer alors le troisième coup de minuit soulève le navire dans un grondement de tonnerre et sa déflagration malmène l'air repoussant les nuages et les rayons lunaires abruptement dévoilés aspergent les objets d'une luminescence fade mais bien plus encore ils font ressortir sa gueule à elle comme un coup de poing dans le miroir et lorsque le quatrième coup de minuit exalte et déchaîne l'air il n'y a plus que l'abasourdissement de la charogne de son corps étalé obscène dans le miroir tandis que battant contre ses joues ses tempes et son front le sculpteur de falaises le tailleur de montagnes soit l'air contaminé par l'enthousiasme du Temps lui harcèle et masse et tabasse la face en rafales taille et entaille ajoute deltas et ramifications cannelures affaissements d'érosion où bon lui chante creuse approfondit parfait tout ce labyrinthe bohème où ses yeux se perdent éberlués lorsqu'ils rencontrent l'image que propose le miroir vibrant sous l'impact du cinquième coup de minuit se prenant les ondes dans celles du quatrième pour former en définitive une sorte de raz de marée sonore véhément qui balaie ses dernières pudeurs et le sieur Temps trop conscient de n'être que le comptable de l'agitation des choses oui trop au fait de ne passer ses écritures futur à passé que comme contrepartie de la décomposition des yaourts des pets des clochards de la vaporisation des météorites du dégel des mammouths sibériens quand ce n'est pas de futilités qui ne valent pas un mot et que même ses livres de comptes ne lui appartiennent pas qu'ils sont la mémoire des humains il se sent vraiment mieux dans le charivari du sixième coup de minuit lorsque l'observant franchement pas à la dérobée il savoure les signes indéfectibles de sa hantise à elle Zelsa qui laisse sa vue écluser la lumière s'étant fanée sur son visage elle a bravé la rage des cyclones les maléfices de la jungle les fourberies des maquereaux les caprices de la mer et sa crainte non feinte le magnifie d'autant imperceptiblement Zelsa a descendu son regard depuis la glace il a glissé doucement s'est posé au milieu de la tablette sur la boule de cristal qui s'est substituée à sa psyché comme support de son image dissoute dans les vibrations du septième coup de minuit et elle cherche parmi les altérations des déclivités tracés arabesques de sa mine reflétée dans la boule de cristal les signes capables d'orienter fiablement sa conduite depuis ce présent immédiat jusqu'à l'instant final létal qu'elle entend bien rejeter au-delà du vraisemblable en déjouant les pièges du Temps l'éclair qui a brûlé l'obscurité au bout du petit flambeau ramené depuis la gerbe d'étincelles contre la boîte d'allumettes jusqu'à sa cigarette n'a rien changé à sa situation pas plus que la fumée qui construit des linceuls évanescents et au travers des franges et des volutes son regard boit ce que la lumière concède pour l'abreuver c'est-à-dire d'imprécises évocations auxquelles elle donne contour et sens car elle pense que dans cette boule sous ses yeux suffoqués accompagnés par le huitième coup de minuit elle peut voir le Trépas seigneur des Ombres tel qu'il est donc un obscur sire flanqué d'un corniaud monstrueux Cerbère aux dents gourmandes d’alligator et elle peut aussi voir les cheveux vert-marron genre mousse asséchée et les sourcils en lichens et les yeux glauques pourris et encore le sourire frémissant édenté dans sa boule de cristal Zelsa l'observe maintenant distinctement gérant rigoureusement ses déplacements promenant les crocs de son clebs dans le labyrinthe de sa propre vie flairant les gradients de décomposition cherchant de-ci de-là où diable les méandres de son existence débouchent sur le passage vers l'autre monde examinant éperdument sa boule Zelsa aspire à le localiser à acquérir les indices de la distance le séparant encore de la grande arche qui s'ouvre sur l'au-delà de ses jours car elle sait que lorsque le grand maître du Voyage l'aura repérée alors sans égard pour le neuvième coup de minuit qui étale ses ondes d'un bout à l'autre du bateau la chasse sera ouverte et elle ne sera plus que le gibier à rabattre coûte que coûte vers cette voie sans issue mais sans égards pour ces arguments le dixième coup de minuit vocifère son impatience d'être le onzième et pendant qu'il prépare le suivant Zelsa comprend qu'elle ne voit plus rien dans sa boule de cristal et plus rien non plus dans son miroir et que le Capricorne l'Aigle le Serpent Hercule et les autres ont déserté son ciel et que dans l'arène de son corps dans les entrelacs de ses veines dans les profondeurs de ses entrailles il est là unique enthousiaste non pas encore le Trépas mais le Temps qui lui bécote la cervelle lui mignote le foie lui enclasse le coeur lui mignarde les artères lui bouchonne les poumons lui titille la colonne lui suçote la moelle il la vieillit avec acharnement il souffle et l'use il la besogne et elle gémit et ce ne sont pas ses oreilles qui lui annoncent le onzième coup de minuit car elles n'entendent plus rien d'autre que l'effondrement de leurs osselets et lorsque après le douzième coup le jour nouveau prend ses droits en silence il surprend Zelsa assise dans son fauteuil avec un air de gravité peint sur son visage comme empreint d'une soudaine impassibilité ses bras pendent mollement depuis ses épaules ce seraient des ailes rompues aux rémiges mates usées par les vents coriaces diaboliques de l'Atlantique et du Pacifique elles auraient enchaîné les interminables traversées comme les doigts glissent d'un grain du chapelet au suivant pour une prière sans fin sa tête a basculé doucement sur le côté et son regard semble s'être perdu au-delà d'Altaïr