Zelsa

    

L'EQUIPAGE

   Quand Marie-Ange arrête d'un coup sa voiture la lumière bleue de Aux et celle orange mandarine de Larmes d'Ecume l'hypnotisent il reste un moment pensif devant la porte de l'établissement puis d'un coup Marie-Ange l'embrasse et quand il s'avance abaisse la poignée pousse le battant il ne voit pas son ombre de papillon noir s'esquiver il pénètre dans l'intimité du café la porte se referme ses yeux en s'élevant captent l'embrasement lumineux sur le plumage des hommes oiseaux des îles à la dégaine de paradisiers de Raggi perchés au bar sur les tabourets hauts ils le fixent de leurs yeux globuleux et bougent leurs bras en de curieux battements d'ailes sortes de rémiges de toile écarlate mais prise d'un soupçon sa conscience le fait pivoter ses talons claquent et le paquet d'ossements de viandes et de collagènes de sa jambe gauche suivie des autres fragments de son corps emballés dans son uniforme de pensionnaire repasse sous le linteau de la porte dehors les nuages sombres se sont unis au-dessus de la ville en un grand mouvement tournant ils enfoncent le ciel par pans entiers la pluie tombe et le vent déroule rudement ses tentures verticales et obliques la percutant sous une profusion d'angles cristallins mais ce qui nourrit sa consternation ce n'est pas la démonstration de force de la rincée inattendue qui lui baigne les pieds c'est que son regard mouillé ne puisse que constater que Marie-Ange s'est dissoute volatilisée dérobée dans cet enchevêtrement de grappes aquatiques et qu'il ne peut même pas imaginer de remonter le chemin qui l'a charrié jusqu'ici et à nouveau ses pieds se retournent vers l'intérieur de l’estaminet avancent frottent les dalles qui progressent à bâtons rompus jusqu'au bar et bien qu'il ne manque dans la salle ni l'obscurité ni la corruption de l'air du terrier il sent au premier abord avec certitude comme le renardeau renifle l'absence de la renarde que Zelsa n'y est pas à portée d'haleine la grosse serveuse avec deux énormes pivoines sur le devant lui demande ce qu'il veut Zelsa dit-il un coca répond-elle en écho maladroit quatre demis et pareil pour les fiasques de rouge les vodkas les mescals et encore un raki cela a jailli d'une gorge quelque part dans la salle avant qu'il réitère qu'il veut Zelsa pas un coca la serveuse a empoigné les chopes juchant le rayonnage devant la glace et actionne la manette de la pompe un filet ambré torsadé coule du groin nickelé elle penche son buste et lui jette dans la vue les éclairs de ses fleurs son bras remonte les bouteilles empoussiérées avec entrain ses mains papillonnent agrippent et secouent le carré de tissu vichy velouté qui boit la rosée des cylindres transparents elle les gorge de vodka mescal raki et c'est prêt sur un plat d'argent elle apporte les pintes les touries les doses de tord-boyaux le plat se dispose sur une petite table à peinture verte écaillée là où s'agitent près de l'entrée de l'arrière-salle deux spécimens d'une race femelle postiche dont les minois rétamés alimentent les exclamations réciproques en tendant leur tibia gauche dans la direction du vacarme et lui ignorant les cris jetés pour éloigner les curieux ignorant de même la fumée infernale des cigarettes cigares ou pipes s'entrelaçant en filaments jusqu'à former une enceinte il aventure son regard le long de la jambe le glisse sur la peau hâlée et plus loin que le pied s'ouvre une perspective dans l'arrière-salle d'autres jeux de lumière nourrissent ses rétines d'illusions fardées où d’autres femmes postiches causent fort et boivent de même en expédiant aux quatre coins de la pièce des volées de sons abrupts qui y rebondissent ou s'y fracassent se mêlent en une soupe dense venant se coller à ses tympans il observe incrédule le mélange de l'air avec les bouches palpitantes mâchant au hasard la fumée des londrès des bouffardes ou des sèches dont le feu nourricier manque de peu de s'embraser lorsque soufflent les terribles haleines imprégnées d'alcool et lui l'enfant confondu décoche une série de coups d'oeil vers les lippes épaisses rouge-brun les regards brillant de rimmel les tronches anguleuses satinées et ses oeillades zigzaguent trouent la pénombre griffent la couche de fond de teint s'embourbent dans la pâte tentent de-ci de-là de dérober à l'ombre une lumière rare équivoque et passant furtivement sur les traces indélébiles de la virilité sous-jacente le nez fort le menton large carré elles surfent sur ces variétés de dames qui malgré tailleurs jupes fendues chemisiers ou décolletés probants ont des allures débarquées des routes du rhum et dont les permanentes extravagantes gardent à la racine des cheveux une indéniable odeur de sel et d'écume soudain le vent du large souffla dans la pièce créant l'événement lui et tous les autres se tournèrent vers la porte Zelsa était entrée et les regardait un par un quand elle les eut comptés et qu'elle les salua enfin sa voix ne put taire sa jubilation d'avoir rassemblé à portée de mots l'équipage de l'Ile du Diable avec lequel elle conduirait sur les flots son nouveau vaisseau prodige le Noces d’Eaux