Zelsa

    

L'AVEU

   Le mardi qui suivit son septième anniversaire liquida le train-train exotique de sa vie selon sa mère Zelsa car ce jour-là un sort inconnu surgit brutalement le désempara lui tirant deux lignes de pleurs en travers des joues quand elle le planta orphelin dans le bus devant le Bateau-Aquarium debout sur la passerelle arrière il lui avait jeté des regards désolés essuyant ses larmes oyant qu'elle lui disait je te rejoindrai ce soir n'est-ce pas tu es bien assez grand pour y aller seul sans ajouter vers ce havre boiteux où elle devait lui faire des révélations détestables quand elle disparut le bus longea la côte puis traversa la ville jusqu'à la gare où le vacarme du train acheva de l'étourdir et bien qu'il eût pu se livrer à ses jeux habituels et regarder la locomotive se profiler d'un côté ou de l'autre il n'avait pas remué le moindre fragment de lui-même inerte statufié et lorsque était arrivée sa correspondance avec le car rouge et blanc et qu'à destination il en était descendu il avait eu l’impression que son corps était comme prisonnier en suspension dans celui froid mécanique d'un automate avançant vers la maison de campagne butant sur les pierres du chemin et qu'il ne restait de lui-même que son regard qu'il fit courir le long de la bâtisse lorsqu'il pénétra seul à l'intérieur de la maison aux volets clos le charme des week-ends avait déserté les lieux il poireauta des heures interminables qui ne firent qu'un morne instant de cet après-midi comme d'une bonne partie de cette soirée de désoeuvrement total d'un mardi pas du tout comme les autres quand bien au contraire il n'était pas ici dans une maison de campagne à endurer les secondes gonflées comme des siècles mais là-bas au Bateau-Aquarium où avec des blocs et des lattes de hêtre complices de ses phalanges il s'amusait à former murs colonnes arcs et voûtes d'une cité délicate tandis que ses oreilles avalaient les chansonnettes fredonnées dans la pièce à côté par une Zelsa si affairée qu'il ne fut jamais question qu'il aille l'y déranger son esprit jouait avec sa vue la baladant sur la plage dont un hublot bas perçant la coque en béton de la cange dévoilait les plaisirs ces traces de courses folles des enfants marquées dans le sable et ces restes de forts et ces corps émergeant des vagues quittant les flots tandis que le soleil s'éteignait dans la mer alors sa main perdant sa sérénité fauchait d’un revers les constructions méticuleuses Zelsa laissant là sa chanson sortait aussitôt de la pièce à côté concluant qu'il était grand temps pour les enfants d’aller au lit à cette heure où la lumière commençait à pâlir en exaltant l'ambiguïté des choses les mardis mais aussi les mercredis jeudis et vendredis elle sélectionnait les bribes de parures qui au club Le Caravansérail feraient aux frontières de son corps un personnage composé pleinement artificiel ou plutôt décomposé par petits gestes vifs mais parfois aussi par des mouvements lents coulés langoureusement où une agrafe détachée laisserait flotter un instant les demi-bonnets d’organdi aux pointes de ses seins où un bas libéré des tensions qui l'étiraient se ramasserait ses doigts aimanteraient des regards qui en glissant avec eux découvriraient la jambe lisse pousseraient le bas et tout autour derrière des faces taillées à la hache des visages striés au burin des têtes joufflues de bébé les cerveaux oublieraient quelques secondes sa chevelure bouclée d'or et la poitrine et les bas et le ventre en partant d'un bout de chair bistre au creux de l’aine en longeant la cuisse elle-même d'une blancheur de lis et passant le pli à l'arrière du genou qui amorce le galbe du mollet ils contempleraient un bouquet d'orteils rebondiraient aviseraient les fruits mûrs qui balanceraient à sa gorge avant de partir pour le club Zelsa ouvrait l'armoire en noyer d'où débordaient les bustiers les porte-jarretelles les bas résille noirs et les bas blancs soyeux les pelages vaporeux les jupons froufroutants les toisons de dentelle il en tombait toujours un choix varié quand les deux battants en pivotant sur leurs gonds cessaient de les comprimer les demi-bonnets s'ouvriraient les seins tomberaient retenus par un soutien invisible des hommes voudraient être ce soutien ou ces mains qui l'instant d'après les envelopperaient elle mettait son choix dans son sac et c'est la nuit quand lui dormait à poings fermés qu'elle quittait la suite du Bateau-Aquarium en fermant la porte très doucement mais ce mardi-ci les petits bruits plaisants de l'enfant lui manquèrent tandis qu'elle choisissait ses parures dans le silence insensible de la pièce elle claqua la porte alors qu'il faisait encore jour elle traîna les pieds jusqu'au lieu de son travail où dans la salle la scène avancée comme une jetée saillait sur une mer d'hommes qu'agitait une houle mollasse de désir de fin d'après-midi au-dessus d'elle un arc couvert de feuilles d'acanthe découpait l'espace à mi-hauteur du plafond dont chutait une tenture comme une succession de plis sombres mêlés en torsades jusqu'aux planches frôlant la scène sous ses pieds moulés dans des bas opalins qui escaladaient ses jambes voilées au haut des cuisses par un large morceau de tissu pourpre qui grimpait couvrant le ventre et plus haut passait les épaules et dévalait le dos tandis que la pénombre le diluait parmi un patchwork de zones claires et ombreuses dans la langueur émanant des baffles elle arriva au bout de la jetée scénique là où dans la salle enfumée les vagues d'hommes arrêtaient leur course de bars douteux en clubs louches la lumière gicla des projecteurs et les regards sidérés se gélifièrent sur le corps qui ondulait diaboliquement la musique se fit vive la veste tomba Zelsa se trémoussait flanquée d'un scapulaire jouissait de la douceur du revers de soie violacée pourfendant avec ses poses canailles le caractère sacré du saint-frusquin tant et tant que le gérant se demanda s'il n'y avait pas méprise et si Zelsa ne dansait pas à six heures du soir ce qui était réservé aux extrémités de la nuit d’un coup pourtant elle fut immobile démentant le désert de son visage ses lèvres ardentes semblèrent murmurer des incantations ses bras tressaillirent puis décrivirent quelques entrelacs et l'explosion s’ensuivit sa tête se jetait en tous sens entraînant son tronc dans des contorsions de possédée ses jambes qu'elle n'avait même pas pris la peine de dénuder montaient hachant furieusement l'espace ses mains lacéraient le vide raclaient des murs imaginaires récoltaient des poignées de maléfices les vieillards somnolents qui venaient là tout le temps pour le tuer et les jeunes marins dont c'était la première virée et les flics abrutis et les autres tous pincèrent les lèvres gardant pour eux l'amère saveur de la surprise et le cri que Zelsa lança soudain souverain débuta surnaturel sa voix passionnée monta gonfla et hurla finalement il-l-l es-est parti-i-i puis s'éteignit dans un murmure elle ajouta furtivement ce midi-i-i avant de disparaître en coulisse sans un regard pour l'assistance elle prit immédiatement la route pour la maison de campagne et tandis qu'elle roulait et qu'il l'attendait une nuit sans lune s'était emparée de sa chambre d'enfant avait éteint tous les reflets comme emporté les fétiches qui depuis son étagère veillaient d'habitude sur son sommeil le tintamarre des grillons installé dans l'ombre bourrait le dehors de leur bruit s'épanchant pénétrant emplissant gorgeant le dedans de la pièce écrasant ses pleurs mouillant le lit qu'il barrait avec sa chair fébrile quand de son ventre l'effroi lui remontait et de noeud de boyaux devenait brûlure dans sa gorge encore plus haut montait et perlait de ses yeux en larmes continûment ruisselant de ses joues son attente s'éternisait elle avait dit huit heures pensait-il et minuit avait sonné le sommeil l'avait enfin vaincu quand les charnières grincèrent vicieusement le chant des grenouilles cessa les grillons s’immobilisèrent il se réveilla devant lui le mur s'ouvrit et la lumière du palier profila la silhouette de Zelsa bouchant l'entrebâillement de la porte elle s'avança ses tempes suintaient le khôl elle dit tu dois savoir et sa bouche exhala des effluves infects si bien qu'il recula horrifié elle lui dit je ne suis pas et son haleine acide le ravagea décapant son visage mettant à nu son angoisse elle fit un rot creux puis penchant vers lui son buste paré de ces pastilles de métal qui le rendaient aveuglant et toujours accompagnée de cette haleine impitoyable l'ayant forcé de reculer jusqu'au mur en apnée entendre comme dans un songe elle étant debout lui étant couché tout recoquillé elle lui cracha dans les oreilles je ne suis pas ta mère