Zelsa

    

L'ASTROLABE

   La mer est une nappe jetée en travers du monde à perte de vue le dais qui la couvre s'étend comme une aile sous laquelle la houle se berce c'est elle que le bras magistral de Zelsa parcourt montrant l'horizon quand sa bouche réduit son mystère à son nom si simple le bras fait le tour des vagues et remonte comme marquant les limites de ses propriétés son regard à lui suit la main qui danse par-dessus l'azur l'indigo le céruléen l'outremer du ciel et de l'eau pendant que le Noces d'Eaux marche bravement que l'orchestre ne joue pas et que l'administration du navire ne l'absorbe pas intégralement Zelsa l'initie à la conduite du navire ses doigts survolent le radiocompas ses lèvres en expliquent le fonctionnement mais surtout préférant la boussole le sextant et autres antiquités voltigeant comme dansant au-dessus de la boussole marine la main pointée s'arrête attire son attention d’élève sur l'orientation de l'aiguille et reprenant son envol elle traverse les étendues en quadrichromie de la mappemonde et monte plus haut se pose sur sa tête coule depuis ce promontoire jusque sous l’épaule descend plus bas le long du bras en glissant les doigts experts corrigent sa posture progressent sur le limbe gradué du sextant aident ses doigts novices à ajuster précautionneusement l'alidade et dirigeant son regard vers le globe terrestre livré à la lumière autoritaire du soleil de midi Zelsa s'efforce de lui faire acquérir une conscience métrique précise virtuellement catégorique de la position de son corps sur la planète bleue et lorsque par le mouvement tournant de celle-ci autour de son axe la lumière vient à décliner lorsque l'éblouissement du jour n'est plus là pour masquer l'infini vertigineux qu'ouvre la nuit il les reçoit eux tous ces photons qui ont des longueurs d'ondes petites moyennes grandes et qui forment des groupes des hordes des légions chacun ne pesant pour ainsi dire rien non vraiment rien il leur a fallu des millions d'années et bien plus parfois même des milliards d'années pour arriver ici dans le dépouillement de la nuit il peut les voir rebondir sur les objets et migrer jusqu'à ses yeux ou tout aussi bien disparaître sans qu'il entende leur émoi quand au bout de cet invraisemblable voyage ils disparaissent se fondent dans la mer dans la coque dans les meubles de la cabine ou encore dans sa propre peau mais parfois ils traversent indemnes la série de structures qui composent sa cornée son humeur aqueuse son cristallin son humeur vitrée sa rétine et s'infiltrent dans l'enchevêtrement de cellules ganglionnaires bipolaires horizontales heurtent finalement de plein fouet cônes et bâtonnets où transmués par chimie transductrice en signaux nerveux ils montent de synapse en synapse jusqu'au corps géniculaire latéral et puis encore jusqu'au cortex là leur présence construit l'image exubérante de cette voûte étoilée qui hallucine sa conscience quand Zelsa l’emmène sur le pont en prétextant la clarté absolue de la nuit sa bouche s'applique à lui parler d'étoiles doubles d'amas globulaires de comètes et de galaxies elle le laisse un instant seul face à l'immensité va chercher le télescope revient l'aider à perfectionner sa visée du Bouvier du Cygne ou des Poissons l'initie à la maîtrise de ces pratiques de survie qui permettent de ne pas se noyer l’esprit dans les abysses de l'espace et d'échapper à l'emportement des tempêtes métaphysiques en arrimant son attention aux constellations ou plutôt à leurs noms familiers cependant au fil des jours et des mois passés sur la mer l'imbibant lentement depuis les pieds remontant par ses méridiens d'énergie jusqu'au cerveau et aussi sollicitant ses tympans d’un chant polyphonique tour à tour véhément et mélancolique cannibalisant ses émotions et encore à cet instant comme en mille autres pénétrant par ses yeux s'imprimant dans les variations de potentiel de ses bâtonnets de plus en plus fort à chaque attaque la mer lui fourguait ce mal qui n'est pas simplement la nausée ou les crampes au ventre mais l'étourdissement intégral de son être insignifiant comme un fragment d'ornement flottant sur le chant souverain des vagues sur cette Terre quelque part comme un accident statistique dans l'univers incommensurable des myriades de galaxies et même la musique apaisante que déployait l'équipage pour s'assurer les faveurs de la mer ne parvenait plus à tempérer ce malaise qui le bourrait le comprimait de l'intérieur de sorte qu'au bout du sixième mois n'y tenant plus il se résolut à retourner s’accrocher à la terre à quitter Zelsa et son monde et sa mer et son navire et ses nuits terribles à ciel ouvert sur l'infini il retourna au pensionnat et depuis ce moment de rupture lorsque son regard était resté dans celui de Zelsa jusqu'à s'y noyer et qu'il lui avait tourné le dos laissant ses jambes l'éloigner des quais par de rapides mouvements en ciseaux depuis ce moment-là il avait confié au temps le soin de l'occuper de s'étirer en mois années décennies tentant de lui faire oublier les périples marins avant que son regard ne se charge de manière soudaine de les lui rappeler lorsqu'il avait reconnu son écriture sur la lettre que lui tendait la main du facteur